Et souriant finement il faisait briller des dents blanches à travers une barbe noire.

—Soit! dit l'opritchnik, il ne vous serait pas d'ailleurs facile de reculer; restez-là, mais ne vous avancez pas, car je vous fends la cervelle.

Dans l'enceinte réservée on voyait se promener les avocats et les répondants des deux parties. On y remarquait aussi un boyard et un okolnitchi, assistés de deux secrétaires, chargés du cérémonial. L'un des secrétaires tenait le Soudebnik de Vladimir Gousef, publié par le grand-prince Ivan III et discutait les différents cas que pouvait présenter le combat, lorsque leur discussion fut interrompue par des cris: le Tzar arrive! le Tzar arrive! et toutes les têtes se découvrirent.

Entouré d'une multitude d'opritchniks, Ivan Vasiliévitch ne descendit de cheval qu'au pied de l'estrade; il la gravit lentement, salua le peuple et s'affaissa sur le fauteuil avec l'air d'un homme qui se prépare à un spectacle intéressant. Derrière et à côté de lui se tenaient debout les courtisans.

En ce moment les cloches de toutes les églises de la Sloboda se mirent en branle et, par deux chemins opposés, Viazemski et Morozof entrèrent dans le champ clos, tous deux armés en guerre. Morozof portait une armure composée de plaques d'acier avec des incrustations d'argent; ses brassards, ses gants et ses cuissards étaient à l'avenant. Son casque était noir et argent. Une fine cotte de mailles descendait de ce casque sur les épaules et était agrafée sur la poitrine par des plaques d'argent. A sa ceinture de couleurs variées était pendu un glaive dans un fourreau monté en argent. Au pommeau de la selle était suspendue une hache d'armes, signe du commandement, autrefois inséparable compagne du boyard dans ses glorieux combats, aujourd'hui trop lourde pour sa main. Il montait un cheval gris de fer à large poitrail, couvert d'une chabraque de velours cerise ornée de plaques d'argent. A l'armure d'acier qui protégeait le front du coursier pendaient des glands en soie cerise entremêlés de fils d'argent; un gland semblable mais plus grand pendait sur le poitrail. Une chaîne en argent, à mailles plates de différentes grandeurs, servait de brides et de rênes. Le cheval avançait en levant très-haut ses jambes protégées par des genouillères d'argent et en dressant fièrement sa tête; lorsque Morozof l'arrêta à environ cinq sagènes de son adversaire, il se mit à remuer son épaisse crinière qui tombait jusqu'au sol, à ronger son mors et à fouiller le sable du pied avec impatience en montrant chaque fois les clous brillants de ses larges fers. Ce coursier puissant semblait être fait exprès pour son majestueux cavalier, sa crinière blanche s'harmonisait avec la barbe blanche du boyard.

L'armure de Viazemski était infiniment plus légère. Souffrant encore de ses récentes blessures, il n'avait pas voulu mettre de cuirasse et avait préféré une souple cotte de mailles en forme de tunique. Son col et ses manches étincelaient de pierres précieuses. Au lieu d'un casque élevé, le prince avait un petit casque en fer d'une courbe gracieuse, à bordure d'or, surmonté d'une gerbe d'épis d'or ornés de saphirs. Ce casque était muni d'une flèche, destinée à garantir le visage; mais, toujours téméraire, Viazemski, au lieu d'abaisser cette flèche, l'avait relevée jusqu'à la gerbe d'or qui lui servait de cimier, de manière à laisser à découvert sa pâle figure et sa barbe foncée. La flèche apparaissait comme une plume d'or élégamment plantée sur la coiffure d'acier.

Le cheval d'Athanase Ivanovitch était un argamak alezan doré, couvert, de la tête à la queue, de grelots d'argent. Au lieu de chabraque, une peau de léopard recouvrait ses reins; son front était protégé par une plaque d'argent sur laquelle brillaient d'énormes saphirs montés en or; ses jambes étaient fines et nerveuses, il n'était pas ferré, un grelot d'argent était attaché à chacun de ses pieds. Il y avait déjà quelque temps qu'on entendait sur la place le hennissement sonore de l'argamak. Maintenant, la tête haute, les narines ouvertes, la queue relevée, il avançait d'un pas léger, effleurant à peine le sol, à la rencontre du cheval de Morozof; mais, lorsque le prince rassembla les rênes pour éviter celui-ci, son cheval fit un écart et eût franchi la chaîne si Viazemski ne l'eût adroitement ramené à sa place. Le cheval se cabra alors et, tournant sur ses pieds de derrière, il allait se renverser lorsque le prince, portant son corps en avant et rendant la bride, enfonça dans les flancs de sa monture ses éperons acérés. Le cheval fit un saut et devint immobile. Pas un poil de sa crinière ne bougeait; ses yeux, injectés de sang, jetaient des regards obliques et sur sa peau transparente on voyait trembler le réseau de ses veines gonflées.

Lorsque Viazemski parut, bruyant et brillant, comme dans une auréole de diamants et d'or, le joueur de tympanon ne put contenir son admiration, mais son admiration se rapportait plus au cheval qu'au cavalier.

—Quel cheval! s'écriait-il en prenant sa tête des deux mains dans un accès d'enthousiasme, quel cheval! jamais je n'en ai vu de pareil; il m'en a cependant bien passé devant les yeux. Quel dommage, ajouta-t-il mentalement, qu'il ne se soit pas égaré vers la mare maudite!

—Dis-donc, continua-t-il gaiement en donnant un coup de coude à son compagnon, dis-donc, imbécile, lequel des deux chevaux te va-t-il plus au cœur?