—Seule?
—Non, pas seule, ils sont deux: avec elle il y a un jeune homme blond, vêtu d'un caftan cramoisi, mais je ne vois pas son visage.
Attends! ils se rapprochent… plus près… toujours plus près… anathème! ils se donnent la main! anathème! sois maudit, sorcier, sois maudit! maudit!
Le prince jeta au meunier une poignée d'or, arracha de l'arbre la bride de son cheval, sauta en selle et s'élança à travers la forêt. Puis, peu à peu, le galop du cheval s'affaiblit et l'on n'entendit plus dans le calme de la nuit que le bruit de la roue qui continuait à tourner.
CHAPITRE IV
DROUJINA MOROZOF ET SA FEMME.
Si le lecteur pouvait se reporter trois cents ans en arrière et regarder, du haut d'un clocher, la ville de Moscou de ce temps-là, il trouverait peu de ressemblance avec la ville actuelle. Les bords de la Moskva, de l'Iaouza et de la Neglinna étaient couverts d'une multitude de maisons en bois avec des toits en planches ou en paille, la plupart noircis par le temps. Au milieu de ces toits sombres, ressortaient vivement les murailles blanches et rouges du Kremlin, du Kitay-gorod et des autres forteresses bâties dans le courant des deux derniers siècles. Un grand nombre de clochers élevaient leurs flèches dorées vers le ciel. On voyait, entre les maisons, de grandes taches vertes et jaunes; c'étaient des bois épais et des champs ensemencés. La Moskva était coupée par des ponts flottants, couverts d'eau dès qu'une charrette ou une troupe de cavaliers les traversait. Sur l'Iaouza et la Neglinna tournaient des multitudes de roues de moulin se suivant sans interruption.
Ces bois, ces champs, ces moulins au cœur de la ville même, rendaient la vue très-pittoresque. Les monastères surtout faisaient plaisir à voir: leurs murailles blanches, leurs groupes de coupoles peintes ou dorées leur donnaient l'aspect de villes séparées.
Au dessus de ce fouillis de parcs, d'églises, de maisons et de monastères, s'élevaient orgueilleusement les sanctuaires du Kremlin et la basilique de la Vierge Protectrice qu'Ivan avait bâtie quelques années auparavant en mémoire de la prise de Kazan et que nous appelons maintenant Saint-Bazile. La joie des Moscovites fut grande quand tomba le rideau d'échafaudages qui masquait cette église, lorsqu'elle apparut dans tout son éclat, étincelante de peintures, de dorures, étonnant le regard par la multitude et la variété de ses ornements. Longtemps le peuple ne cessa d'admirer l'habileté de l'architecte, de remercier Dieu et d'exalter le Tzar qui avait donné au peuple orthodoxe un monument jusqu'alors unique. Les autres églises étaient aussi fort belles; les Moscovites n'épargnaient ni roubles ni travail pour rendre magnifique la maison de Dieu. Partout on voyait de riches couleurs, des dorures et des images de grandeur naturelle. Mais si les habitants de Moscou s'appliquaient à embellir leurs temples, ils se préoccupaient peu de l'intérieur de leurs maisons; presque toutes leurs demeures étaient construites solidement et simplement de madriers de sapin ou de chêne qui n'étaient pas toujours recouverts de planches, suivant en cela le vieux proverbe russe: ce ne sont pas les murs qui font la belle maison, mais la chère qu'on y fait.
Seule l'habitation du boyard Droujina Morozof, sur le bord de la Moskva, se distinguait par son élégance. Les madriers de chêne étaient équarris, tous les angles étaient soigneusement ajustés, la maison avait trois étages, sans compter le rez-de-chaussée. Un toit spécial s'avançait sur un perron élevé, supporté par des colonnes torses sculptées et orné d'une frise élégante. Les volets étaient couverts de fleurs et d'oiseaux peints avec art et les fenêtres donnaient accès à la lumière de Dieu, non au moyen de ternes vessies de bœuf comme dans la plupart des maisons de Moscou, mais à travers des carreaux de mica transparent. Autour d'une large cour s'élevaient les logis des serviteurs, les magasins, la buanderie, le pigeonnier et la salle de repos d'été de la boyarine. Attenants à cette cour, se trouvaient, d'un côté, une chapelle en pierre et, de l'autre, un vaste jardin entouré d'une palissade de chêne au-dessus de laquelle on apercevait d'élégantes escarpolettes également peintes en couleurs vives et ornées de dessins. En un mot, c'était une splendide demeure pour l'époque, digne de ceux qui l'habitaient.
Corpulent de sa personne, altier de caractère, le boyard Droujina Morozof, malgré son âge déjà avancé, s'était marié depuis peu avec la plus belle jeune fille de Moscou. Tout le monde fut surpris quand il obtint la main d'Hélène, fille de l'okolnitchi[5] Pléchéef-Oguina, tué sous les murs de Kazan. Ce n'était pas un pareil époux que les marieuses de Moscou auraient osé proposer. Mais Hélène était en âge, elle n'avait ni père ni mère; et la beauté d'une jeune fille, avec les mœurs débauchées des nouveaux favoris du Tzar, pouvait causer sa perte. Morozof, en épousant Hélène, devint son protecteur et tous savaient à Moscou qu'il n'eût pas été prudent d'offenser celle que protégeait le boyard Droujina.