[5] Second rang des grands de l'État dans l'ancienne Russie.
Avant le mariage d'Hélène, plusieurs, parmi les favoris du Tzar, avaient essayé de lui plaire, mais personne n'avait déployé autant de persévérance que le prince Viazemski. Il lui avait envoyé les cadeaux les plus riches; dans les églises, il était toujours près d'elle, ou, devant sa porte, caracolait sur un coursier fougueux. Viazemski ne réussit pas; les marieuses lui rapportèrent ses présents et, quand elle le rencontrait, Hélène détournait la tête. Était-ce parce que le prince ne lui plaisait pas qu'elle détournait la tête, ou bien un autre occupait-il déjà ses pensées? Quoiqu'il en soit, Viazemski fut refusé. Enflammé de dépit il alla se jeter aux pieds du Tzar et lui demander son appui. Le tzar promit d'envoyer ses propres marieuses à Hélène.
En apprenant cette nouvelle la jeune fille fondit en larmes. Elle alla avec sa nourrice dans une église, se mit à genoux devant la Mère de Dieu, pleura et heurta son front sur les dalles humides.
Dans cette église il n'y avait d'abord personne; mais quand la jeune fille se releva, elle aperçut derrière elle le boyard Morozof en caftan de velours vert et en pourpoint de brocart.
—Pourquoi pleures-tu, Hélène? demanda Morozof.
Hélène se réjouit en reconnaissant la voix du boyard.
Il avait été autrefois l'ami de ses parents et, depuis qu'elle était orpheline, il la voyait souvent et l'aimait comme un père. Elle avait pour lui un respect filial, elle lui confiait toutes ses pensées sauf une seule, et cette restriction causa son malheur comme la perte du boyard.
Et en cet instant même, elle ne lui découvrit pas cette pensée secrète, elle lui dit seulement: je pleure parce que les envoyées du Tzar vont venir me contraindre à accepter la main de Viazemski.
—Hélène, dit le boyard, est-il bien vrai que tu ne puisses aimer Viazemski? Réfléchis. Je sais que jusqu'ici il n'a pas su trouver le chemin de ton affection; mais tu n'as encore aucune expérience de la vie, ton cœur de jeune fille est comme de la cire; tu finiras par avoir de l'affection pour lui.
—Jamais! répondit Hélène,—jamais! je descendrai plutôt au tombeau.