Le boyard la considéra avec sympathie.—Hélène, dit-il, après une pose, il y a un moyen de te sauver. Écoute: je suis vieux, j'ai les cheveux blancs, mais je t'aime comme ma fille. Réfléchis-y, veux-tu unir ton sort à celui d'un vieillard?

—J'y consens, s'écria la jeune fille avec joie, et elle se jeta aux pieds de Morozof.

Le boyard fut ému de cette réponse inattendue, il fut fier de l'élan d'Hélène. Il ne devinait pas que c'était l'exaltation du noyé se cramponnant à un buisson d'épine. Il releva tendrement la jeune fille et la baisa au front.—Enfant, dit-il, jure-moi sur la croix que tu ne déshonoreras pas ma tête blanche. Jure-le ici devant l'image du Sauveur.

—Je le jure, je le jure! murmura Hélène.

Le boyard ordonna d'appeler le prêtre et la cérémonie des fiançailles s'accomplit aussitôt; quand les marieuses du Tzar arrivèrent, Hélène était déjà la fiancée de Droujina Andréevitch Morozof.

Ce ne fut pas la sympathie qui la détermina à cet acte; mais elle avait juré sur la croix d'être fidèle à Morozof et elle était résolue à tenir son serment, à n'y pas manquer ni en parole ni en pensée. Et pourquoi n'eût-elle pas été attachée à Droujina? Sans doute le boyard n'était plus jeune; mais Dieu lui avait donné la santé, la gloire militaire, une grande énergie. Il possédait des villages et des biens considérables au delà de la Moskva; ses coffres étaient pleins d'or, d'habits magnifiques et de fourrures. Il y avait une chose, toutefois, dont Dieu ne l'avait pas gratifié, c'était la faveur du Tzar. Quand Ivan Vasiliévitch apprit que ses envoyées étaient arrivées trop tard, il s'emporta contre Morozof et résolut de le punir; il le fit inviter à sa table et lui assigna une place non-seulement au-dessous de celle de Viazemski, mais encore plus bas que Boris Godounof, qui n'était pas encore dans les honneurs et n'occupait aucune charge.

Le boyard ne put supporter un tel outrage: il se leva de table. Un Morozof ne pouvait être assis au-dessous d'un Godounof. Le Tzar se fâcha: il ordonna à Morozof d'aller faire ses excuses à Boris Feodorovitch. Il y alla, mais pour l'insulter et le traiter de chien.

En apprenant cette audace, le Tzar, au comble de la fureur, ordonna à Morozof de ne plus paraître en sa présence et de laisser croître ses cheveux tant qu'il serait en disgrâce.

Le boyard quitta la cour, et depuis lors il ne sortait plus que vêtu d'un costume grossier, ne rasait plus sa barbe et ses cheveux blancs pendaient sur son front altier. Il était douloureux pour le boyard de ne plus voir les yeux de son prince, mais il n'avait pas déshonoré sa race. Il n'avait pas cédé le pas à un Godounof.

La demeure de Morozof était pleine comme un œuf. Les serviteurs craignaient et aimaient leur maître. Tous ceux qui venaient vers lui étaient reçus avec cordialité. Il n'y avait qu'une voix sur sa bonté; il ne refusait à personne un gracieux accueil, d'abondants secours ou de sages conseils. Mais il chérissait par dessus tout et ne faisait à personne autant de cadeaux qu'à sa jeune épouse.