Hélène n'était pas ingrate; chaque matin et chaque soir, elle restait longtemps à genoux dans son oratoire à prier pour lui.

Était-elle coupable, parce que, au milieu des discours de son époux, au milieu de ses plus ferventes prières, l'image d'un jeune héros lui apparaissait soudainement l'épée levée et poursuivant les bataillons lithuaniens en déroute? Était-elle coupable parce que cette image la suivait partout, chez elle et dans les églises, le jour et la nuit, lui disant avec un accent de reproche: «Hélène! tu n'as pas tenu ta promesse, tu n'as pas attendu mon retour, tu m'as trompé»?

Le 24 juin de l'année 1565, le jour de saint Jean, toutes les cloches de Moscou étaient en branle depuis le matin et sonnaient sans interruption; les églises étaient pleines. Après l'office divin le peuple se répandit dans les rues. Vieux et jeunes, riches et pauvres portaient des rameaux verts, des fleurs et des branches de bouleau ornées de rubans. Tout était vie et mouvement. Cependant vers midi les rues devinrent désertes. Peu à peu le peuple se dispersa et bientôt dans tout Moscou on eût eu peine à rencontrer quelqu'un. Un silence de mort avait envahi la ville. Le peuple faisait sa sieste et personne n'eût voulu s'attirer la colère céleste en courant par les rues à cette heure; car Dieu a permis et à l'homme et à toutes les créatures de se reposer au milieu du jour. Or, c'eût été un péché d'aller contre la volonté divine, à moins d'y être forcé par quelque impérieuse nécessité.

Donc, tous dormaient; Moscou semblait une ville inhabitée. Il n'y avait qu'à la Balchouga, dans une taverne nouvellement construite, qu'on entendait des chants, des cris et des disputes. Là, malgré l'heure du repos, banquetaient des gens de guerre, presque tous jeunes et vêtus de riches uniformes; ils remplissaient la maison et la cour. Tous étaient ivres; l'un, couché à terre, répandait sur son habit la coupe de vin qu'il voulait boire; un autre, d'une voix enrouée, s'efforçait d'entraîner ses camarades, mais il ne parvenait à faire sortir de son gosier que des sons inarticulés. Des chevaux tout sellés étaient attachés près de la porte. A chaque selle on voyait suspendus le balai de crin et la tête de chien.

En ce moment deux cavaliers apparurent dans la rue. L'un d'eux, en caftan cramoisi à boutons d'or et chapeau blanc galonné, sous lequel ressortaient d'épaisses boucles blondes, s'adressa à son compagnon.—Michée, dit-il,—vois-tu ces gens ivres?

—Oui, ce sont ces damnés neveux de sorcières!

—Et vois-tu ce qui pend aux selles de leurs chevaux?

—Je le vois: un balai et une gueule de chien, comme à la selle de notre brigand. Ce sont donc réellement des gens du Tzar puisqu'ils s'amusent ainsi dans Moscou! nous avons fait une jolie besogne en nous y frottant!

Sérébrany fronça le sourcil.

—Va, demande-leur où demeure le boyard Morozof.