Viazemski jugea inutile de s'excuser. Il connaissait Ivan. Il se prépara à supporter courageusement les tortures qui l'attendaient; il tint à se montrer ferme et digne.

—Emmenez-le, dit le Tzar; je lui ferai infliger le même supplice qu'au brigand qui a osé s'introduire dans ma chambre à coucher et qui attend ma vengeance. Quant au sorcier qu'il fréquentait, qu'on le trouve et qu'on l'amène à la Sloboda. La question lui fera faire des aveux. La fureur du prince de ce monde est grande,—continua Ivan en levant les yeux au ciel,—pareil au lion rugissant, il rôde autour de moi cherchant à me dévorer et il trouve des complices même parmi mes proches. Mais j'ai confiance en Dieu et, avec son aide, je ne permettrai pas à la trahison de s'implanter en Russie.

Ivan descendit de l'estrade, monta à cheval et rentra au palais escorté par une troupe silencieuse d'opritchniks.

Maliouta s'approcha de Viazemski une corde à la main.

—Pardonne-moi, prince, lui dit-il avec un méchant sourire en lui liant les mains, nous autres valets, nous ne faisons qu'exécuter les ordres!—Et, assisté de sa garde, il emmena le prince en prison.

Le peuple se dispersa en silence en ne parlant qu'à demi-voix de ce qu'il venait de voir et d'entendre, et la place, naguère si pleine de monde, redevint déserte.

CHAPITRE XXXIII
LE TALISMAN DE BASMANOF.

On appliqua la question à Viazemski, on ne parvint par aucune souffrance à lui arracher une seule parole. Il supporta avec une force de volonté inouïe les atroces tortures au moyen desquelles Maliouta voulait lui faire reconnaître le crime de lèse-majesté. Soit orgueil, soit mépris, soit que la vie lui fût devenue odieuse, il ne chercha même pas à atténuer l'effet de la délation de Basmanof en disant qu'il l'avait rencontré lui-même au moulin.

Par ordre du Tzar, le meunier fut arrêté et secrètement conduit à la Sloboda; on ne le mit pas immédiatement à la question.

Basmanof attribua le résultat de sa dénonciation à la vertu du tirlitch, qu'il ne quittait pas, et il doutait d'autant moins de la puissance de cette herbe qu'Ivan ne paraissait avoir sur lui aucun soupçon, le taquinait comme par le passé et continuait à lui témoigner de la bienveillance. Débarrassé de son principal rival, se voyant grandir dans la faveur du Tzar, ignorant l'emprisonnement du meunier, Basmanof devint plus arrogant que jamais. Suivant la recommandation du sorcier, il regardait hardiment le Tzar dans le blanc des yeux, plaisantait librement avec lui et répondait impudemment à ses plaisanteries. Ivan souffrait tout cela patiemment.