Morozof promena fièrement son regard.
—Tu veux encore des facéties, sire? Soit! De tous tes fidèles serviteurs il n'en restait plus qu'un d'antique race; tu ajournais son supplice, soit que tu craignisses la colère divine, soit que tu n'eusses pas trouvé de torture digne de lui. Il vivait loin de toi dans la disgrâce; il semblait que tu pouvais l'oublier, mais tu n'oublies personne. Tu lui envoyas ton maudit Viazemski, pour qu'il brûlât sa maison et lui enlevât sa femme. Lorsqu'il vint te demander de juger Viazemski, tu l'obligeas à se battre espérant bien qu'il serait battu. Mais Dieu ne l'a pas permis, il a montré le bon droit. Qu'as-tu fait alors, sire? Alors, continua Morozof, et sa voix trembla et toutes tes sonnettes du caftan se mirent en branle, le vieux boyard ne te parut pas suffisamment insulté et tu résolus de le déshonorer d'une manière qui n'avait pas eu jusqu'ici d'exemple. Alors, s'écria Morozof en se levant et en repoussant la table, tu l'as revêtu de la veste d'un fou et lui as ordonné, à lui, qui a sauvé Toula et Moscou, de te divertir toi et toute cette canaille qui t'entoure!
L'aspect du vieux voiévode était menaçant; il était debout, les bras étendus, au milieu des opritchniks frappés de stupeur. Le caractère grotesque de ses vêtements avait disparu. La foudre étincelait sous ses sourcils froncés. Sa barbe blanche tombait majestueusement sur sa poitrine qui avait reçu naguère bien des coups de l'ennemi et qui n'était maintenant recouverte que d'une étoffe bigarrée, et dans son regard irrité il y avait tant de dignité, tant de noblesse, qu'à côté de lui Ivan Vasiliévitch paraissait petit.
—Sire, reprit-il en élevant encore la voix, Morozof, ton nouveau fou est devant toi, écoute sa dernière plaisanterie! Tant que tu vivras, les lèvres du peuple russe demeureront scellées par la terreur; mais ton règne sauvage aura un terme, il ne restera plus sur la terre que le souvenir de tes actions, et ton nom sera maudit et exécré, de génération en génération, jusqu'au jour du jugement dernier! Alors des centaines, des milliers de spectres, hommes, femmes, enfants, vieillards, torturés, égorgés par toi, se présenteront devant Dieu et se lèveront contre toi, leur bourreau! En ce jour terrible, moi aussi je serai là, vêtu comme à présent, et je te demanderai l'honneur que tu as ravi à mes cheveux blancs. Alors, tu n'auras plus à côté de toi tous ces gens pour fermer la bouche des malheureux. Le Juge suprême les écoutera et tu seras jeté dans les flammes éternelles!
Morozof se tut et lançant un méprisant regard sur les favoris du Tzar, il leur tourna le dos et s'éloigna lentement. Personne ne songea à l'arrêter. Il traversa majestueusement les rangées de tables et ce ne fut que lorsqu'on n'entendit plus le son de ses clochettes que les opritchniks revinrent à eux. Maliouta se leva le premier et murmura à Ivan Vasiliévitch:—Ordonnes-tu d'en finir tout de suite avec lui ou de l'enfermer, en attendant, en prison?
—En prison, décida Ivan, respirant à peine. Mais ne t'avise pas de le torturer afin qu'il crève trop tôt; tu m'en réponds sur ta tête.
Le soir le Tzar eut une conférence particulière avec Maliouta.
Les Kolichef, parents du métropolite destitué Philippe, depuis longtemps sous la main de Maliouta, avaient en partie avoué le crime dont on les accusait; ils étaient suffisamment convaincus, dans la pensée d'Ivan, de haute trahison par les dépositions de leurs amis et de leurs valets, qui ne purent tous endurer les terribles tortures qu'on leur faisait subir. Bien des personnes furent compromises dans cette affaire, furent arrêtées et torturées soit à Moscou, soit à la Sloboda. Celles-ci en désignaient d'autres; le chiffre des torturés augmentait chaque jour et s'était déjà élevé à trois cents. Soucieux de l'opinion des puissances étrangères, Ivan résolut d'ajourner, jusqu'au départ des ambassadeurs lithuaniens qui se trouvaient alors à Moscou, l'exécution générale de tous les condamnés et, afin que l'effet de cette exécution fût plus terrible, épouvantât davantage tous les criminels futurs, il voulut qu'elle eût lieu à Moscou en présence de tout le peuple. Le Tzar décida aussi que Viazemski et Basmanof seraient exécutés le même jour. En qualité de sorcier, le meunier devait être brûlé vif; pour Korchoun, qui avait osé pénétrer dans la chambre à coucher du Tzar et qui, depuis lors, était réservé pour un supplice solennel, Ivan avait imaginé des tortures exceptionnelles comme on n'en avait encore jamais vu et qui seraient également appliquées à Morozof.
Le Tzar discuta les détails de cette exécution générale jusqu'à une heure fort avancée de la nuit; les coqs avaient déjà chanté deux fois lorsqu'il daigna congédier Maliouta et se retira pieusement dans son oratoire.