Morozof souleva la tête et parcourut du regard toute l'assemblée.—C'est bien, dit-il, d'une voix haute et ferme, j'accepte la nouvelle grâce du Tzar. Le boyard Morozof ne pouvait s'asseoir au-dessous de Godounof, mais la place du fou du Tzar est entre les Griazny et les Basmanof. Place au fou de sa majesté! laissez passer le fou et écoutez comment il va divertir le Tzar Ivan Vasiliévitch.
Et d'un geste Morozof écarta les opritchniks. Il s'approcha alors de la table du Tzar, s'assit sur un banc en face d'Ivan avec un air de dignité aussi grand que si, au lieu de la veste d'un fou, il eût été revêtu d'un manteau royal.
—Comment donc te divertir, sire? demanda-t-il en appuyant ses coudes sur la table et en regardant le Tzar en face. Ce n'est pas facile, rien ne peut plus t'étonner. Quelles plaisanteries n'ont pas été faites en Russie depuis que tu y règnes! Tu te divertissais, lorsque encore adolescent, tu écrasais le peuple dans les rues sous les pieds de ton cheval; tu te divertissais lorsqu'à une chasse tu ordonnais à tes valets de chien d'égorger le prince Chouiski; tu te divertissais, lorsque les députés de Pskof, étant venus se plaindre de leur namiestnik, tu fis couler sur leurs barbes de la poix bouillante.
Les opritchniks voulurent s'élancer sur Morozof: le Tzar les retint par un signe.
—Tout cela, continua Morozof, n'était que des amusements d'enfants qui t'ennuyèrent bientôt. Tu contraignis les hommes les plus marquants à se faire moines et tu outrageais leurs femmes et leurs filles. Cela ne tarda pas aussi à t'ennuyer. Alors tu choisis tes meilleurs serviteurs et tu les livras aux tortures. Cela fut plus amusant mais ne dura pas non plus longtemps. On ne peut pas toujours insulter le peuple et les boyards. Il fallait insulter l'église du Christ! tu as appelé à toi la canaille, tu l'as costumée en moines, tu t'es affublé toi-même d'un froc et alors aux assassinats de la journée succédait pendant la nuit le chant des psaumes. Couvert de sang, tu chantais, tu sonnais, tu as presque célébré la messe. Ce divertissement est le plus plaisant de tous ceux que tu as inventé jusqu'ici. Que te dire encore, sire? Comment encore te divertir? Je te dirai ceci: tandis que tu danses masqué avec les opritchniks, tandis que tu sonnes les matines et que tu t'abreuves de sang, Sigismond se prépare à t'attaquer à l'occident, les Allemands et les Tchoudes vont t'écraser au nord et les Tatars apparaissent à l'orient et au midi. La horde fondra sur Moscou et tu n'auras pas un seul voiévode pour sauver les choses saintes. Les églises brûleront avec les saintes reliques. Les temps de Baty reviendront, et toi, Tzar de toutes les Russies, tu te traîneras aux pieds du Khan et, à genoux, tu baiseras ses étriers…
Morozof se tut.
Personne n'avait interrompu son discours: il avait ôté à tous la respiration. Le Tsar écoutait le corps penché en avant, blême, les yeux flamboyants, l'écume aux lèvres. Il serrait convulsivement les bras de son fauteuil, il semblait craindre de perdre le moindre mot de Morozof; il les notait dans sa mémoire pour punir chacun par une torture particulière. Tous les opritchniks étaient pâles; personne ne se décidait à regarder le Tzar. Les yeux baissés, Godounof n'osait respirer pour ne pas attirer l'attention sur lui. Maliouta lui-même était mal à l'aise.
Soudain Griazny saisit un couteau, se précipita vers Ivan et dit, en montrant Morozof:
—Permets-moi, sire, de lui fermer la gueule.
—N'ose pas, dit le Tzar, à peine intelligiblement et étouffant d'émotion, laisse le aller jusqu'au bout.