—Revêts ceci, dit Griazny, le grand Tzar t'honore du caftan de son défunt fou Notgef.

—Arrière, s'écria Morozof en repoussant Griazny, n'ose pas toucher le boyard Morozof, toi dont les ancêtres ont servi les miens en qualité de valets de chenil!

Et se tournant vers Ivan:—Sire, dit-il, d'une voix tremblante d'indignation, retire tes paroles et fais-moi donner la mort: ma tête t'appartient mais non pas mon honneur!

Ivan regarda les opritchniks.—Vous voyez bien que j'avais raison, il aime à plaisanter. Ne voilà-t-il pas que je ne suis plus libre d'investir quelqu'un d'une dignité!

—Sire, reprit Morozof, je te supplie, au nom du Dieu tout-puissant, de retirer tes paroles. Tu n'étais pas encore au monde lorsque ton défunt père m'honorait déjà. C'était lorsque, avec Khabar Simski, je battis les Tchouvaches et les Tchérémisses sur la Sviaga; lorsque, avec les princes Odoéfski et Mstislaviski, je chassai de l'Oka le khan de Crimée et préservai Moscou d'une invasion tatare. J'ai versé mon sang au service de ton père et au tien; je suis criblé de blessures. Je n'ai ménagé ma tête ni sur les champs de bataille, ni dans les conseils; c'est moi qui t'ai soutenu, toi et ta mère, contre les Chouiski et les Bielski. Je n'ai jamais ménagé que mon honneur et je n'ai jamais permis à qui que ce fût au monde d'y porter atteinte. Est-ce bien toi qui viendrais aujourd'hui déshonorer mes cheveux blancs? Est-ce toi qui voudrais insulter l'ancien et fidèle serviteur de ton père? Ordonne qu'on me tranche la tête; j'irai avec joie à l'échafaud comme autrefois j'allais avec joie aux combats!

Tout le monde se taisait, ému par les nobles paroles de Morozof. Au milieu de ce silence général, la voix d'Ivan se fit de nouveau entendre.

—Assez parlé, dit-il sévèrement et sa figure respirait la rage, ton stupide bavardage m'a prouvé que tu seras un excellent fou. Endosse le justaucorps et plus de raisonnements! Aidez-le, continua-t-il, en s'adressant aux opritchniks, il a l'habitude d'être servi.

Si Morozof eût cédé ici, s'il se fût jeté humblement aux pieds du Tzar en le priant de lui faire grâce, il se peut qu'Ivan n'eût pas donné suite à sa terrible plaisanterie. Mais l'attitude de Droujina était fière, sa voix était ferme, son caractère indomptable perçait même dans la prière qu'il venait d'adresser à Ivan et c'est ce que ce dernier ne pouvait supporter. Le Tzar ressentait une haine invincible pour tous les caractères forts; une des causes qui avaient déterminé la disgrâce de Viazemski était précisément son énergie.

En un clin d'œil les opritchniks enlevèrent l'habit de Morozof et le vêtirent de la veste aux grelots. Après les dernières paroles du Tzar, Morozof n'opposa plus aucune résistance. Il se laissa costumer et regarda, sans ouvrir la bouche, les opritchniks qui ajustaient en riant les plis de son vêtement de fou. Il se concentra en lui-même et se recueillit.

—Et le bonnet que vous avez oublié! s'écria Griazny en mettant sur la tête de Morozof une coiffure bariolée. Puis, il fit un pas en arrière et, le saluant profondément, il lui dit:—Droujina Morozof, nous te saluons et te complimentons sur ta nouvelle dignité. Divertis-nous comme nous divertissait ton prédécesseur.