La figure de Morozof devint pourpre.
—Sire, répondit-il, comme Morozof s'est conduit jusqu'ici, ainsi il se conduira jusqu'à sa mort. Je suis trop vieux pour changer d'habitudes. Disgracie-moi de nouveau, éloigne-moi de toi, mais je ne m'asseoirai pas au-dessous de Godounof.
Tout le monde se regarda étonné, mais le Tzar s'attendait à cette réponse. L'expression de sa figure resta calme.
—Boris, dit-il à Godounof, il y aura bientôt deux ans, je t'ai livré Droujina pour une pareille réponse. Il paraît que c'est à moi de changer mes habitudes. Je ne dois plus apparemment gouverner les boyards, mais me laisser gouverner par eux. Je ne suis plus maître dans mon humble demeure. Il faudra que je la quitte piteusement et que je me retire bien loin avec mes gens. Tu verras, Boris, qu'ils me chasseront, moi, pauvre malheureux, de mon logis, comme ils m'ont chassé de Moscou!
—Sire, dit humblement Godounof, désireux de tirer Morozof de ce mauvais pas,—ce n'est pas à nous mais à toi de décider tout ce qui a rapport aux places que chacun doit occuper. Les vieillards tiennent à leurs habitudes; n'en veux pas à Morozof de ce qu'il tient aux anciennes coutumes; permets-moi de m'asseoir au-dessous de lui: à ta table, toutes les places sont bonnes.
Et Godounof se levait déjà pour changer de place, lorsqu'un regard d'Ivan le fit se rasseoir.—Le boyard Droujina est en effet très-vieux, dit-il tranquillement.
Cette modération, en face d'une désobéissance flagrante, remplit l'âme des assistants d'une attente inquiète. Tout le monde sentait qu'il se préparait quelque chose d'extraordinaire, personne ne devinait comment éclaterait la colère du Tzar, dont on voyait les signes précurseurs dans un tremblement nerveux qui traversait son visage comme le reflet d'un lointain éclair. Toutes les poitrines étaient oppressées comme à l'approche d'un orage.
—Oui, reprit Ivan, le boyard Droujina est très-vieux mais son esprit est demeuré jeune. Il aime à plaisanter. Moi aussi j'aime à rire et ne suis pas ennemi de la gaieté dans les loisirs que nous laissent les affaires et la prière. Or, depuis que mon fou Notgef est trépassé, personne ne me divertit plus. Ce métier semble plaire à Morozof; comme je lui ai promis ma faveur, je l'élève à la dignité de mon premier fou. Apportez ici le caftan du fou et mettez-le à Morozof.
Le tremblement nerveux se dessina davantage sur la face d'Ivan, mais sa voix resta calme.
Morozof était resté immobile à sa place, comme frappé de la foudre. De pourpre il devint livide, tout son sang afflua au cœur, ses yeux lançaient des éclairs et ses épais sourcils se froncèrent d'une façon si menaçante que la figure du vieux boyard parut encore plus terrible que celle du Tzar. Il n'en croyait pas ses oreilles; il ne pouvait imaginer que le Tzar voulût le déshonorer publiquement, lui, Morozof, le fier guerrier dont les anciens services et la vaillance étaient connus de tout le monde. Il demeurait silencieux, immobile, comme s'il attendait que le Tzar retirât ses paroles. Mais celui-ci avait mûri cette idée depuis le moment où Basmanof, pour éviter la torture, lui avait proposé de devenir son fou: cette scène était préméditée. A un signe d'Ivan, Basile Griazny se leva et s'approcha de Droujina en tenant un vêtement bigarré, mi-partie de brocart et de drap grossier, fait de morceaux rajustés, couvert de grelots et de clochettes.