—N'importune pas le père igoumène, dit froidement Ivan. S'il le faut, il chantera pour toi un De profundis.
Basmanof jeta autour de lui un regard suppliant, mais il ne rencontra que des visages hostiles ou terrifiés.
Alors une métamorphose s'opéra dans son cœur. Il comprit qu'il ne pouvait éviter la torture, que celle-ci équivalait à la mort; il comprit qu'il n'avait plus rien à ménager et cette conviction lui rendit courage. Il se leva, se redressa et, passant sa main dans sa ceinture, il regarda Ivan avec un sourire insolent: Sire, lui dit-il, en secouant ses longs cheveux et en faisant sonner ses boucles d'oreilles, je vais par ton ordre à la torture et à la mort. Laisse-moi te remercier une dernière fois pour toutes tes caresses. Je n'ai rien comploté contre toi, mais tous mes péchés sont les tiens. Lorsqu'on me conduira au supplice, je les raconterai tous au peuple. Et toi, père igoumène, écoute maintenant ma confession…
Les opritchniks, son père lui-même ne le laissèrent pas continuer; ils l'entraînèrent dans la cour, où Maliouta le garrotta sur un cheval et l'emmena à la Sloboda.
—Tu vois, père, dit Ivan à l'igoumène, combien je suis entouré d'ennemis connus et cachés! Priez Dieu pour moi, indigne, afin qu'il me permette d'achever ce que j'ai commencé, afin que, nonobstant mes nombreux péchés, je puisse extirper la trahison.
Le Tzar se leva et, après avoir fait le signe de la croix devant les images, il demanda à l'igoumène sa bénédiction. L'igoumène et toute la communauté accompagnèrent en tremblant le Tzar jusqu'à la clôture, où ses écuyers tenaient en bride des chevaux richement harnachés; et, longtemps après que le Tzar et sa suite eurent disparu dans un nuage de poussière et qu'on n'entendait plus le sabot des chevaux, les moines étaient encore à la même place, les yeux baissés, n'osant lever la tête.
XXXIV
LE CAFTAN DU FOU.
Dans le courant de la même matinée, deux stolniks se présentèrent devant Morozof, toujours retenu à la Sloboda, pour l'inviter à la table du Tzar.
Lorsque Droujina Andréevitch arriva au palais, les salles étaient remplies d'opritchniks, les tables étaient garnies et des serviteurs, richement vêtus, préparaient la châle. Le boyard vit qu'il était seul invité et en augura que le Tzar voulait l'honorer particulièrement. Les cloches du palais se mirent en branle, les clairons retentirent, le Tzar entra avec un visage bienveillant et affable, suivi de l'archimandrite de Tchoudovo, de Basile Griazny, d'Alexis Basmanof, de Boris Godounof et de Maliouta Skouratof. Après avoir reçu et rendu des saluts, le Tzar prit sa place et chacun prit la sienne selon son grade; il n'en restait plus qu'une vacante, au-dessous de Godounof.
—Assieds-toi, boyard Droujina, lui dit aimablement le Tzar en désignant la place vide.