—Peuple de Moscou, dit alors Ivan, vous allez assister à des supplices et des tortures, mais je ne frappe que ceux qui voulaient trahir l'État. C'est en pleurant que je livre leurs corps aux épreuves, mais je suis le juge que Dieu a désigné pour vous juger. Il n'y a pas de partialité dans mes sentences; comme Abraham qui a levé le couteau sur son propre fils, je sacrifie jusqu'à mes plus proches. Que leur sang retombe sur la tête de mes ennemis!

Alors on fit avancer en premier lieu le boyard Droujina Andréevitch Morozof.

Dans son premier accès de rage, Ivan avait résolu de le faire expirer dans les plus affreuses tortures, mais par suite de la mobilité de son caractère ou parce qu'il savait que Morozof était généralement aimé et estimé à Moscou, il changea de résolution et, la veille de l'exécution, il ordonna que le vieux boyard fût simplement mis à mort.

Un conseiller de la Douma, debout près de l'échafaud, déploya un long parchemin et lut à haute voix:

—Ci-devant boyard Droujina! tu t'es vanté de vouloir troubler l'État, d'appeler en Russie le Khan de Crimée, le roi de Lithuanie Sigismond et toutes sortes de calamités. Tu as insulté, par des paroles méchantes et mordantes, le Tzar lui-même, grand prince de toutes les Russies et excité ses bons sujets à la révolte. Tu as mérité un supplice pire que la mort, mais notre souverain, par souvenir de tes actions d'éclat et par commisération, daigne faire une exception en ta faveur, t'exempter des tortures et t'accorder une prompte mort. Tu auras la tête tranchée et tes biens n'entreront pas dans les apanages de l'État.

Morozof, déjà monté sur l'échafaud, fit le signe de la croix.

—Je me sais innocent devant Dieu et devant le Tzar, répondit-il tranquillement. Je livre mon âme à Notre-Seigneur Jésus-Christ, je ne demande au Tzar qu'une seule grâce: que tout ce que je laisse soit divisé en trois parts, j'en destine la première à l'Église et aux services pour le repos de mon âme, la seconde aux pauvres, la troisième à mes fidèles serviteurs. Je donne la liberté à mes serfs. Je pardonne à ma veuve et la laisse libre de se remarier à son gré.

Après ces paroles, Morozof fit encore le signe de la croix et plaça lui-même sa tête sur le billot. Un coup sec retentit, la tête de Droujina Andréevitch roula et son noble sang couvrit les planches de l'échafaud.

Après cette exécution, les opritchniks amenèrent, à la grande surprise du peuple, le favori du Tzar, le prince Viazemski, Féodor Basmanof et son père Alexis que Féodor avait dénoncé à la question.

—Peuple de Moscou, dit Ivan en les montrant du doigt, vous voyez mes ennemis et les vôtres! Ils avaient oublié leurs serments et vous pressuraient, sans souci du jugement dernier; ils pillaient, massacraient le peuple que j'avais confié à leur garde. Ils vont subir aujourd'hui la peine qu'ils ont méritée.