Viazemski et les deux Basmanof, comme ayant abusé de la confiance du Tzar, devaient être livrés aux plus atroces tortures. Le conseiller leur fit lecture de l'arrêt qui les frappait pour avoir voulu, au moyen de sortiléges, ruiner la santé du Tzar, pour s'être mis en relations avec des ennemis de l'État et avoir pressuré le pauvre peuple au nom d'Ivan. Lorsque les bourreaux saisirent Féodor et le firent monter sur l'échafaud, ils se tourna vers la foule et dit d'une voix éclatante: Peuple orthodoxe! je veux avant de mourir, confesser mes péchés. Je veux que ma confession soit connue de tous. Écoutez, orthodoxes…
Mais Maliouta, qui était derrière lui, ne lui laissa pas le temps de continuer: d'un coup de sabre il lui trancha la tête au moment où il commençait sa confession.
Son corps ensanglanté tomba sur l'échafaud; sa tête roula en faisant sonner ses boucles d'oreilles, jusque sous les pieds du cheval d'Ivan qui se cabra en hennissant et en la regardant d'un air effaré. La dernière impudence de Basmanof le délivra des tortures qui l'attendaient.
Son père et Viazemski n'eurent pas cette chance. On les fit monter avec le vieux Korchoun sur un échafaud où étaient préparés d'épouvantables instruments. On attacha en même temps le meunier au bûcher.
Épuisé par les tortures, n'ayant plus la force de se tenir sur ses jambes, soutenu par les valets du bourreau, Viazemski jetait de tous côtés des regards effarés. On ne pouvait lire dans ses yeux ni la peur ni le repentir. En apercevant le meunier enchaîné au poteau et la fumée qui s'élevait du bûcher, le prince se rappela les dernières paroles du vieillard, lorsque celui-ci, après avoir ensorcelé son sabre, était courbé sur le baquet d'eau; il se souvint aussi de la vision qui lui apparut, une nuit par un beau clair de lune, lorsqu'il cherchait à deviner son avenir sous les roues du moulin, qu'il y vit l'eau devenir couleur de sang, des scies aller et venir, des tenailles s'ouvrir et se fermer…
Le meunier ne remarqua pas Viazemski. Dans sa terreur, il se parlait à lui-même et bondissait d'une manière insensée sur le bûcher en faisant résonner ses chaînes.
—Chikaliou! Chikaliou! marmottait-il, les corbeaux sont arrivés pour un grand festin. La roue tourne, tourne sans cesse! Ce qui était en bas est en haut, ce qui était en haut est descendu. Chagadam, vent du moulin, lève-toi! tourbillonne sur mes ennemis! Koula! Koula! disperse le bûcher! éteins le feu!
En effet, comme obéissant aux exorcismes du meunier, une brise s'éleva sur la place; mais, au lieu d'éteindre le bûcher, elle enflamma les broussailles sèches et les flammes, s'échappant à travers le bois sec, enveloppèrent le meunier et le cachèrent aux yeux de la foule.
—Chagadam! Koula! Koula! entendait-on à travers un nuage de fumée, et la voix s'éteignit dans le pétillement du bûcher embrasé.
Malgré un long emprisonnement et de cruelles tortures, le vieux Korchoun n'avait pas changé. Sa vigoureuse nature avait résisté aux horreurs de la question, mais l'expression de sa figure n'était plus la même: elle était douce; ses yeux ne peignaient aucune anxiété. Depuis la nuit où il avait été surpris dans la chambre à coucher du Tzar et jeté au cachot, sa conscience avait cessé de le tourmenter. Il accepta le supplice qui l'attendait comme une expiation de ses crimes; étendu sur de la paille pourrie, il dormait d'un sommeil paisible.