Le conseiller lut au peuple le crime dont Korchoun était convaincu et la peine qui l'attendait.

Monté sur l'échafaud, Korchoun fit autant de signes de croix qu'il apercevait de clochers d'églises et fit à l'assistance quatre profonds saluts, aux quatre coins de la plate-forme.

—Pardonne-moi, peuple orthodoxe, dit-il, mes péchés, mes brigandages, mes vols et mes assassinats! Pardonne-moi tout ce dont je me suis rendu coupable devant toi. J'ai mérité la peine de mort; qu'elle rachète mes fautes!—Et, se tournant vers les bourreaux, il leur tendit ses mains, et leur dit presque gaiement, en secouant sa vieille tête chevelue:—Allons, à l'ouvrage! et une syllabe ne sortit plus de ses lèvres.

Alors, sur un signe d'Ivan, le conseiller se tourna vers les condamnés restants et lut l'arrêt qui les accusait d'avoir comploté contre le Tzar, d'avoir voulu livrer Novgorod et Pskof au roi de Lithuanie, d'avoir entretenu des relations criminelles avec le Sultan. On s'apprêta à conduire les uns sur les échafauds, d'autres à la chaudière bouillante et vers les instruments de tortures aussi nombreux que variés, dont la place était garnie.

Le peuple se mit à prier à haute voix.—Seigneur, entendait-on de toutes parts, aie pitié d'eux! Prends vite leurs âmes!—Quelques-uns ajoutaient: Hommes justes, souvenez-vous de nous lorsque vous serez entrés dans le royaume de Dieu!

Pour étouffer cette manifestation, les opritchniks se mirent à hurler: Goyda! Goyda! périssent les ennemis du Tzar!

En cet instant, la foule s'agita, toutes les têtes se tournèrent vers un point et l'on entendit s'écrier: Voilà le Bienheureux qui vient!

A l'extrémité de la place apparut un homme d'une quarantaine d'années; il avait une barbe rare; il était pâle, pieds nus et n'avait pour tout vêtement qu'une chemise de toile. Son visage était singulièrement affable; sur ses lèvres se dessinait un sourire étrange, un franc sourire d'enfant.

L'aspect de cet homme, au milieu de tant de visages portant la terreur ou la férocité, produisit une émotion générale et profonde. La place devint muette, les supplices s'arrêtèrent. Tout le monde connaissait le Bienheureux, personne ne lui avait vu l'expression qu'il avait ce jour-là. Contrairement à son habitude, ses lèvres étaient convulsivement contractées, comme s'il luttait contre un sentiment pénible. Le corps en avant, faisant résonner les chaînes et les croix de fer dont sa poitrine était couverte, le Bienheureux perça la foule en se dirigeant droit vers le Tzar:

—Ivachko! Ivachko! lui criait-il de loin en égrenant son chapelet de bois, tu m'as donc oublié!