A sa vue, le Tzar voulut pousser son cheval, mais l'innocent était déjà à ses côtés.
—Regarde-moi donc, dit-il, en arrêtant le cheval par la bride, pourquoi ne me fais-tu pas supplicier aussi? En quoi Vasia est-il pire que les autres?
—Que Dieu soit avec toi, dit le Tzar en tirant une poignée d'or d'une riche aumônière suspendue à sa ceinture par une chaînette, prends ceci, va-t'en, prie pour moi.
Le bienheureux présenta ses deux mains, mais il les écarta subitement et les pièces d'or roulèrent par terre.—Aie, aie! cela brûle, s'écria-t-il, en soufflant sur ses doigts et en les secouant en l'air, pourquoi as-tu chauffé ton argent au feu? pourquoi l'as-tu chauffé au feu de l'enfer?
—Va-t'en, répéta impatiemment Ivan, laisse-nous, ta place n'est pas ici.
—Si, ma place est ici avec les martyrs. Donne-moi aussi la couronne des martyrs! Pourquoi me mets-tu ainsi de côté et me fais-tu tort? Donne-moi la même couronne que tu distribues aux autres!
—Va-t'en, dit Ivan avec une colère croissante.
—Je ne m'en irai pas, dit obstinément l'innocent, en se cramponnant à la bride du cheval, mais tout à coup il éclata de rire en montrant Ivan du doigt: Voyez, dit-il, qu'a-t-il au front? Qu'as-tu là, Ivachko? tu as des cornes au front, de vraies cornes de bouc et ta tête est devenue semblable à celle d'un chien!
Les yeux d'Ivan lancèrent des éclairs.—Va-t'en, insensé, s'écria-t-il, et, arrachant une lance à un opritchnik, il la leva sur l'innocent. Un cri d'indignation partit de la foule.
—Ne le touche pas, s'écria la foule, ne touche pas au bienheureux! tu es maître de nos têtes, mais non de celle du bienheureux!