Ce dernier continuait à sourire d'un sourire moitié enfantin, moitié idiot.—Transperce-moi, roi Saül, dit-il en écartant les croix de sa poitrine, pique ici, droit au cœur! En quoi est-ce que je vaux moins que ces hommes justes? Envoie moi aussi au Ciel! Serais-tu jaloux parce que nous y serons et que tu n'y entreras pas, roi Hérode, roitelet!
La lance frémit dans la main d'Ivan. Encore une seconde et elle s'enfonçait dans la poitrine de l'innocent, mais un nouveau cri du peuple l'arrêta en l'air. Le Tzar fit un violent effort sur lui-même, mais la tempête devait éclater. L'écume à la bouche, les yeux en feu, la lance au poing, il donna de l'éperon à son cheval, fondit sur la phalange des condamnés et transperça le premier qui lui tomba sous la main.
Lorsqu'il revint au pas à sa place, en abaissant la lance ensanglantée, les opritchniks avaient enlevé le bienheureux.
Ivan fit un signe de la main et les bourreaux se mirent à l'ouvrage.
Les couleurs reparurent sur la pâle figure d'Ivan; ses yeux s'agrandirent, les veines de son front se gonflèrent, ses narines se dilatèrent…
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Enfin, rassasié de meurtres, il retourna son cheval et après avoir fait le tour de la place, il s'éloigna, tout éclaboussé de sang, avec sa suite dont les vêtements présentaient le même aspect. Les corbeaux, qui guettaient sur les croix des églises et les crêtes des toits, battirent alors des ailes l'un après l'autre et commencèrent à s'abattre sur les morceaux de membres déchirés. Sur les cadavres qui se balançaient aux potences…
En ce jour, Boris Godounof ne fit pas partie du cortége du Tzar; il s'était offert pour reconduire les ambassadeurs lithuaniens.
Le lendemain du supplice, la place du marché fut nettoyée; les cadavres furent enlevés et inhumés dans les fossés du Kremlin. C'est à cet endroit, que les habitants de Moscou élevèrent plus tard quelques églises en bois, sur les os et sur le sang, selon l'expression des vieilles chroniques. Bien des années se sont écoulées, le souvenir de cet épouvantable supplice s'est effacé de la mémoire du peuple; cependant ces modestes églises ont été assez longtemps debout et ceux qui y venaient prier pouvaient entendre des panikhides pour le repos de l'âme de ceux qui ont été torturés et suppliciés par ordre du Tzar et grand prince Ivan Vasiliévitch quatrième du nom.