Après avoir terrifié Moscou, Ivan voulut paraître bienveillant et magnanime. Sur son ordre, les prisons furent ouvertes et ceux qui y étaient enfermés sans espoir furent relâchés. Ivan envoya même des cadeaux à quelques-uns. Il semblait que la colère qui s'amassait depuis longtemps dans son cœur et qui était arrivée à son paroxysme, eût trouvé une issue dans le dernier supplice et fût sortie de son âme comme un jet de lave d'un volcan. Sa raison se calma pour quelque temps; il cessa de voir partout des trahisons. Ce n'était pas toujours qu'Ivan, après avoir versé le sang innocent, sentait ainsi des remords de conscience. Ils ne dépendaient que de certaines circonstances. Des phénomènes astrologiques, un coup de foudre imprévu, des calamités publiques effrayaient son imagination sensible et l'excitaient parfois à des expiations ostensibles, mais lorsqu'il n'y avait ni météores, ni famines, ni incendies, sa voix intérieure ne lui disait rien et sa conscience sommeillait. Cette fois l'âme d'Ivan n'était donc pas troublée. Il éprouvait après ces massacres une satisfaction semblable à celle qu'éprouve un affamé après avoir satisfait sa faim. Aussi ce fut plutôt par habitude que par un besoin de son âme qu'avant de rentrer à la Sloboda, il fit une halte de quelques jours au monastère de Saint-Serge.

Les courriers, qui précédaient toujours le Tzar, jetaient des poignées de monnaie aux pauvres tout le long de la route, et, au moment de quitter Saint-Serge, Ivan laissa à l'archimandrite une forte somme destinée à des prières pour sa santé.

En attendant, il se préparait à la Sloboda un événement fort inattendu.

Délégué pour préparer au Tzar une réception solennelle, Godounof, après avoir pris des dispositions à cet effet, était retiré dans sa chambre. Les coudes appuyés sur une table de chêne, il songeait à ce qui venait de se passer, aux supplices auxquels il avait été assez heureux pour ne pas assister, au caractère énigmatique du terrible Tsar, aux moyens de conserver sa faveur sans participer aux brigandages des opritchniks, lorsqu'un valet lui annonça que le prince Nikita Sérébrany l'attendait sur le perron.

A ce nom, Godounof, fort surpris, se leva.

Sérébrany était en disgrâce, condamné à mort. Il s'était sauvé: toute relation avec lui pouvait coûter la tête à Boris Féodorovitch. D'autre part, refuser au prince l'hospitalité ou le livrer au Tzar, était un acte indigne qui aurait enlevé à Godounof la popularité à laquelle il visait par-dessus tout. En ce moment, il se souvint que le Tzar était dans une disposition d'esprit bienveillante, et, en un clin d'œil, il fit son plan.

Il n'alla pas à la rencontre de Sérébrany, il se borna à le faire entrer immédiatement. N'ayant pas de témoins et ayant résolu de ne pas lui fermer sa porte, il tint à lui faire un grand accueil.

—Bonjour, prince, dit-il, en embrassant Nikita Romanovitch, prends place. Comment t'es-tu décidé à revenir à la Sloboda? Mais d'abord permets-moi de t'offrir un rafraîchissement; tu dois être fatigué de la route.

Sur l'ordre de Godounof on apporta la châle et quelques cruchons de vin.

—Dis-moi, prince, reprit avec inquiétude Godounof, quelqu'un t'a-t-il vu lorsque tu as monté le perron?