«Si à une époque il arrive que vous soyez, par quelque circonstance fortuite, ou par quelque conspiration secrète, ou par quelque hostilité étrangère, obligé de changer de pays, et que vous désiriez venir dans notre royaume, ainsi que la noble Impératrice, votre épouse, et vos enfants chéris, avec tout honneur et courtoisie nous recevrons et nous traiterons Votre Altesse et sa suite comme il convient à un si grand prince, vous laissant mener une vie libre et tranquille avec tous ceux que vous amènerez à votre suite, et il vous sera loisible de pratiquer votre religion chrétienne en la manière que vous aimerez le mieux, car nous n'avons pas la pensée d'essayer de rien faire pour offenser Votre Altesse ou quelqu'un de vos sujets, ni de nous mêler en aucune façon de la conscience et de la religion de Votre Altesse, ni de lui arracher sa foi par violence. Et nous désignerons un endroit dans notre royaume que vous habiterez à vos propres frais, aussi longtemps que vous voudrez bien rester chez nous. Nous promettons ceci par notre lettre et par la parole d'un souverain chrétien. En foi de quoi, nous, la reine Élizabeth, nous souscrivons cette lettre de notre propre main en présence de notre noblesse et conseil. A notre palais de Hampton-Court, le 18 mai, 12e année de notre règne en l'an de N.-S. 1570.»
«Ce prince, dit Karamzin, grand, bien fait, avait les épaules hautes, les bras musculeux, la poitrine large, de beaux cheveux, de longues moustaches, le nez aquilin, de petits yeux gris mais brillants, pleins de feu, et au total une physionomie qui ne manquait pas d'agrément. Mais le crime le changea tellement qu'à peine pouvait-on le reconnaître. Une sombre férocité déforma tous ses traits. L'œil éteint, presque chauve, il ne lui resta plus bientôt que quelques poils à la barbe, inexplicable effet de la fureur qui dévorait son âme!»
Voici comment ce célèbre historien, irrécusable en cette matière, nous peint le genre de vie de ce prince: «A 3 heures du matin, le Tzar accompagné de ses enfants, allait au clocher pour sonner les matines; aussitôt, tous les courtisans couraient à l'église; celui qui manquait à ce devoir était puni par 8 jours de prison. Pendant le service, qui durait jusqu'à 6 ou 7 heures, le Tzar chantait, lisait, priait avec tant de ferveur que toujours il lui restait sur le front des marques de ses prosternations. A 8 heures, on se réunissait de nouveau pour entendre la messe, et à 10 heures tout le monde se mettait à table, excepté Ivan qui lisait, debout et à haute voix, de salutaires instructions.
«L'abondance régnait dans le repas: on y prodiguait le vin, l'hydromel et chaque jour paraissait un jour de fête. Les restes du festin étaient portés sur la place publique pour être distribués aux pauvres. Le Tzar dînait après les autres; il s'entretenait avec ses favoris des choses de la religion, sommeillait ensuite ou bien allait dans les prisons pour faire appliquer quelques malheureux à la torture. Ce spectacle horrible semblait l'amuser; il en revenait chaque fois avec une physionomie rayonnante de contentement. Il plaisantait, il causait avec plus de gaieté que d'ordinaire. A 8 heures, on allait à vêpres; enfin à 10, Ivan se retirait dans sa chambre à coucher, où trois aveugles, l'un après l'autre, lui faisaient des contes qui l'endormaient pour quelques heures. A minuit il se levait et commençait sa journée par la prière. Quelquefois on lui faisait à l'église des rapports sur les affaires du gouvernement; quelquefois les ordres les plus sanguinaires étaient donnés au chant des matines ou pendant la messe. Pour rompre l'uniformité de cette vie, Ivan faisait ce qu'il appelait des tournées. Il visitait alors les monastères lointains, ou il allait poursuivre les bêtes fauves dans les forêts, préférant à tout la chasse de l'ours.»
Sept fois marié, au mépris des canons de l'Église russe, qui interdisent les quatrièmes noces, Ivan ne se contenta pas, à l'instar de Henri VIII, de répudier ou d'exterminer ses femmes; il alla, dans un accès de rage, jusqu'à assommer son propre fils avec le bâton ferré qui ne le quittait pas, puis il fit semblant de le pleurer, crime dont il fut puni par la rapide extinction de sa race, évidente punition pour qui seulement veut voir. Usé par les débauches, qu'il alliait à de minutieuses pratiques de dévotion qui rappellent Louis XI, dévoré de remords qui furent peut-être pour lui un plus affreux tourment que tous ceux qu'il a fait subir à un si grand nombre de ses sujets, car on ne devine pas ce qu'endurent les criminels,—Ivan, en voyant approcher la mort, se revêtit d'une robe de bure, prit le nom de frère Jonas et finit ses jours, le 19 mars 1584, après avoir fourni, dans ses dernières vingt-quatre années, une page de l'histoire de Russie que l'on voudrait déchirer, qu'on ne saurait toutefois soustraire aux méditations des esprits sérieux que les excès de l'absolutisme n'entraînent jamais à justifier les excès contraires, mais stimulent uniquement à mieux apprécier les bienfaits d'une liberté que tant de sang répandu devrait avoir conquise à l'humanité haletante.
En rappelant ces faits, sous une forme légère en apparence, le comte Alexis Tolstoy a fait une œuvre sérieuse et patriotique; il a montré combien on en était éloigné aujourd'hui et combien il serait impossible d'y revenir. L'histoire de tous les peuples renferme des crimes; l'abaissement des peuples ne consiste que dans le peu d'indignation que ces crimes soulèvent. Avouer Ivan IV, c'est déclarer ne pas vouloir le recommencer. Mon patriotisme ne souffre donc pas de mettre un moment la torche sous la sinistre figure du Terrible, car cette torche éclaire en même temps davantage les vraies et rares qualités du Souverain heureusement régnant.
A SA MAJESTÉ
L'IMPÉRATRICE DE TOUTES LES RUSSIES.
Le nom de Votre Majesté, que Vous m'avez autorisé à mettre en tête de ce récit du temps d'Ivan le Terrible, est la meilleure preuve qu'un abîme infranchissable sépare les sombres visions de notre passé de l'atmosphère sereine de l'époque présente.
C'est avec cette consolante conviction, avec un profond sentiment de gratitude et de confiance que j'offre mon travail à Votre Majesté Impériale.
Comte Alexis TOLSTOY.