PRÉFACE DE L'AUTEUR.
«At nunc patientia servilis tantumque sanguinis domi perditum fatigant animum et mœstitia restringunt, neque aliam defensionem ab iis, quibus ista noscentur, exegerim, quam ne oderim tam segniter pereuntes.»
Tac. Ann. Lib. XVI.
Ce récit ne vise pas seulement à faire revivre certains événements, mais surtout à caractériser une époque, à se rendre compte des croyances, des mœurs, du degré du civilisation de la société russe dans la seconde moitié du seizième siècle.
En restant fidèle à l'histoire dans ses traits principaux, l'auteur s'est permis quelques écarts dans des détails sans importance. Ainsi le fil du récit l'a amené à avancer de cinq ans le supplice de Viazemski et celui de Basmanof. Il s'est cru autorisé à commettre cet anachronisme, parce que, si les innombrables supplices qui ont suivi la chute de Silvestre et d'Adachef caractérisent parfaitement Ivan, ils sont cependant sans corrélation avec ses autres actes.
Par rapport aux horreurs de ce temps, l'auteur est demeuré constamment au-dessous de l'histoire. Par respect pour le lecteur, il les a laissées dans l'ombre et ne les a rapprochées de lui que le moins possible. Malgré cela, il avoue qu'en parcourant les sources qui l'ont aidé à composer ce récit, le livre lui est souvent tombé des mains et sa plume a été souvent jetée avec dépit, moins à la pensée qu'il a pu exister un Ivan IV, qu'à celle qu'il s'est trouvé une société qui ait pu le supporter; ce sentiment pénible a fait languir son travail pendant dix ans.
A l'égard d'événements d'une importance secondaire, l'auteur a cru pouvoir s'accorder quelques licences, mais il n'en a été que plus scrupuleux dans la description des caractères, de tout ce qui touchait aux coutumes populaires et à l'archéologie. S'il est parvenu à ressusciter un moment la physionomie de l'époque, il ne regrettera pas son labeur et espérera avoir atteint le but qu'il s'était proposé.
IVAN LE TERRIBLE
OU LA RUSSIE AU XVIe SIÈCLE
CHAPITRE PREMIER
LES OPRITCHNIKS.
L'année de la création 4013 et de la rédemption 1565, par une accablante journée d'été, le 28 juin, le jeune prince Nikita Sérébrany arrivait au village de Medvedevka à trente verstes de Moscou. Il était suivi d'une troupe de guerriers et de vassaux.
Le prince venait de passer cinq années entières en Lithuanie. Le tzar Ivan l'avait envoyé chez le roi Sigismond pour signer une paix durable. Dans cette circonstance le choix du tzar avait été malheureux. Le prince Nikita soutint sans doute avec énergie les intérêts de son pays et, sous ce rapport, aucun autre ambassadeur n'eût mieux rempli sa mission, mais Sérébrany n'était pas né pour les négociations. Rejetant les finesses de la science diplomatique, il voulut conduire l'affaire simplement et, au grand chagrin des secrétaires qui l'accompagnaient, il ne leur permit aucun détour. Les conseillers du roi, déjà prêts à faire des concessions, profitèrent promptement de la franchise du prince; ils surent lui arracher le secret de son côté faible et augmentèrent d'autant leurs prétentions. Alors il perdit patience: en pleine diète, il frappa du poing sur la table et déchira le traité qui n'attendait que sa signature. «Vous et votre roi, s'écria-t-il, êtes des gens à double face! Je vous parle selon ma conscience et vous ne pensez qu'à me tromper par vos ruses!» Cette violente apostrophe anéantit en un instant tous les résultats obtenus dans les précédentes conférences et Sérébrany n'eût pas échappé au courroux de son maître si, par bonheur pour lui, ne fût arrivé le même jour, de Moscou, l'ordre de ne pas conclure la paix et de poursuivre les hostilités. Ce fut avec joie que Sérébrany quitta Vilna et changea son habit de velours contre une brillante cotte de mailles. Il montra qu'il était plus brave soldat qu'habile diplomate et sa valeur lui acquit une grande renommée aussi bien chez les Russes que chez les Lithuaniens.