L'extérieur du prince correspondait à son caractère. Les traits distinctifs de son visage, plutôt agréable que beau, étaient la simplicité et la franchise. Dans ses yeux d'un gris foncé, ombragés de cils noirs, un observateur aurait lu une décision extraordinaire et pour ainsi dire inconsciente, qui ne lui permettait pas de réfléchir une seconde au moment de l'action. Des sourcils hérissés, réunis l'un à l'autre, indiquaient un certain désordre et un manque de suite dans les idées; mais la bouche, bien dessinée et légèrement arquée, exprimait une inébranlable fermeté et le sourire une bonté sans prétention, presqu'enfantine, qui eût pu quelquefois faire douter de son intelligence, si la noblesse qui respirait dans chacun de ses traits n'eût garanti que le cœur sentait ce que l'esprit avait peut-être de la peine à comprendre. L'impression générale était en sa faveur et faisait naître la certitude qu'on pouvait hardiment se confier à lui dans toutes circonstances réclamant de la résolution et du dévouement.

Sérébrany avait vingt-cinq ans. Il était de stature moyenne, large d'épaules et mince de taille. Ses épais cheveux blonds, plus clairs que son visage brûlé, formaient un contraste avec ses sourcils et ses cils noirs. Une barbe courte, un peu plus foncée que ses cheveux, ombrageait légèrement les lèvres et le menton.

Le prince était joyeux en ce moment, il retournait dans son pays. Le temps était splendide, le soleil radieux; c'était un de ces jours où la nature semble en fête, où les fleurs paraissent plus brillantes, le ciel plus bleu, l'air plus transparent, où l'homme se sent léger, comme si son âme, ayant passé dans la nature, palpite sur chaque feuille ou se balance sur chaque brin d'herbe.

C'était une belle journée de juin; après un séjour de cinq ans en Lithuanie, le prince la trouvait plus belle encore. Dans les champs, dans les bois, il aspirait l'air de la Russie. Sérébrany s'était rallié au jeune Tzar Ivan. Sans hésitation comme sans arrière-pensée, il gardait avec loyauté son serment et nul n'eût pu ébranler son énergique dévouement à son prince. Quoique son cœur et ses pensées fussent tournés depuis longtemps vers son pays, si, à l'instant même, il eût reçu l'ordre de retourner en Lithuanie sans avoir vu ni Moscou ni ses parents, aussitôt il eût tourné bride sans murmure et se fût lancé avec son ardeur accoutumée dans de nouveaux combats. D'ailleurs, il n'était pas le seul à penser ainsi. Sur toute la terre russe, Ivan était aimé. On eût dit qu'avec son règne fortuné un nouvel âge d'or approchait pour la Russie; les moines, en relisant les annales, n'y trouvaient aucun prince comparable à celui-ci.

Un peu avant d'arriver au village, le boyard et ses gens entendirent de joyeuses chansons et, quand ils eurent atteint la palissade, ils virent qu'on y était en liesse. Aux deux bouts de la rue, les jeunes garçons et les jeunes filles formaient des rondes autour d'un bouleau orné de morceaux d'étoffes de différentes couleurs. Les danseurs, garçons et filles, portaient des guirlandes de verdure. Les rondes chantaient tantôt ensemble, tantôt tour à tour, simulant parfois une querelle. Le rire des jeunes filles retentissait bruyamment au milieu des chants, et les chemises bigarrées des garçons ressortaient gaiement au milieu de la foule. Des volées de pigeons voltigeaient d'un toit à l'autre. Tout était en mouvement, le bon peuple russe s'amusait.

Près de la palissade, le vieil écuyer du prince s'approcha de son maître.

—Regarde! lui dit-il, regarde, prince, comme ils fêtent sainte Agrippine! Ne nous reposerons-nous pas ici? Les chevaux sont épuisés et nous-mêmes, après nous être restaurés, nous achèverons mieux notre route. Tu le sais bien, petit père, ventre vide n'est pas bon à grand'chose.

—Mais ne sommes-nous pas tout près de Moscou? dit le prince visiblement désireux de ne pas s'arrêter.

—Ah! petit père, tu as déjà fait aujourd'hui cinq fois la même question. Les bonnes gens t'ont répondu que d'ici nous avions encore quarante verstes. Ordonne, prince, qu'on se repose; en vérité les chevaux sont fatigués.

—C'est bien! dit le prince, reposez-vous.