—Holà, vous! cria Michée en se tournant vers les cavaliers. Pied à terre, détachez les marmites et allumez le feu!

Les cavaliers et les vassaux étaient sous les ordres de Michée; ils se hâtèrent d'obéir et se mirent à décharger les bagages. Le prince lui-même descendit de cheval et se débarrassa de son armure. Reconnaissant un homme de haut rang les jeunes gens arrêtèrent leurs chants, les vieillards se découvrirent et tous s'arrêtèrent, se demandant s'ils devaient continuer leurs jeux.

—Ne vous dérangez pas, braves gens, dit avec bienveillance Sérébrany, le gerfaut ne peut être à charge aux faucons.

—Merci, Boyard, répondit un vieux paysan. Puisque ta seigneurie n'éprouve pas de dégoût à se trouver parmi nous, assieds-toi sur le fossé et nous apporterons, si tu le permets, un pot d'hydromel; fais-nous, Boyard, cet honneur!—Sottes! continua-t-il en s'adressant aux jeunes filles, de quoi vous êtes-vous effrayées? Ne voyez-vous pas que c'est un Boyard avec sa suite et non des Opritchniks. C'est que, vois-tu, Boyard, depuis que l'Opritchna a envahi la Russie, notre frère a peur de tout; la vie est dure pour le pauvre monde. Et, à la fête, bois si tu veux, mais ne t'endors pas, chante, mais aie l'œil ouvert. Parfois ils tombent tout d'un coup on ne sait d'où, comme la neige du ciel.

—Quelle Opritchna? que sont ces Opritchniks? demanda le prince.

—Qui diantre le sait? Ils s'appellent gens du Tzar. Nous sommes gens du Tzar! des Opritchniks! et vous? des Serfs! A nous de vous piller et de vous rançonner; à vous de souffrir en silence et de vous incliner!—C'est la volonté du Tzar.

Le prince Sérébrany ne put se contenir.

—Le Tzar a ordonné d'outrager son peuple! Oh! ce sont des misérables. Mais qui sont-ils? Pourquoi ne garottez-vous pas ces brigands?

—Garotter des Opritchniks! Ah! Boyard, on voit que tu viens de loin, puisque tu ne les connais pas. Essaie de leur résister! Je me rappelle qu'un jour dix d'entre eux arrivèrent dans la cour d'Étienne Mikhailof. Étienne était aux champs, ils s'adressèrent à sa femme: donne ceci, donne cela. La vieille fournit ce qu'on lui demande et salue humblement. Mais encore: donne de l'argent, bonne femme! la vieille gémissait, que faire? elle ouvre le coffre, sort d'un chiffon deux pièces d'or et les leur donne en pleurant: prenez, seulement laissez-moi la vie. C'est peu! dirent-ils, et l'un des Opritchniks la frappe si fort à la tempe qu'elle expire. Étienne arrive des champs, et voit sa femme avec le crâne brisé; il ne peut se retenir, il accable de reproches les gens du Tzar: Vous ne craignez donc pas Dieu, scélérats! Je vous souhaite de ne trouver en l'autre monde aucun refuge! Pour toute réponse ils lancent un nœud coulant au cou du cher homme et le pendent à sa porte.

Nikita Romanovitch tremblait de colère.