—Attends, Batiouchka, laisse-moi t'informer de tout cela avec ordre. Vois-tu, lorsque revenant de chez le brigand, je retournai au moulin, le meunier me dit: «L'oiseau féerique est tombé dans ma cage, porte-le au Tzar de Dalmatie!» Je ne compris pas d'abord de quel oiseau et de quelle Dalmatie il voulait parler, mais lorsqu'il me montra la boyarine, je devinai que c'était d'elle qu'il s'agissait. Nous voilà en route avec elle pour le domaine de Droujina Andréevitch. Tout d'abord, elle n'avait ni bouche ni yeux; elle se décida pourtant à me demander des nouvelles de son mari, puis des tiennes, comme si cela avait été par hasard. Rêveries de femmes, que tout cela! Je lui dis tout ce que je savais; cela la rendit toute triste, la pauvre chère dame; elle ne dit plus un seul mot durant le reste du trajet. Je remarquai qu'en approchant de la terre de Morozof, elle s'inquiétait. «Qu'as-tu donc?» lui demandai-je. Cette question la fit fondre en larmes. J'essayai de la consoler. «Ne te chagrine pas, lui dis-je, Morozof se porte bien.» Au nom de Morozof, elle se mit à pleurer encore davantage. Je la regardai et ne sus plus que lui dire. «Le prince Nikita est, il est vrai, en prison, continuai-je, mais probablement il se porte aussi très-bien.» Je sentais que je parlais à tort et à travers, mais il fallait bien dire quelque chose. Lorsque j'eus prononcé ton nom, elle arrêta brusquement son cheval. «Non, dit-elle, je ne puis aller dans la propriété de mon mari.—Mais où veux-tu donc aller? lui demandai-je.—Vois-tu ces croix dorées briller au-dessus de la forêt?—Oui, je les vois.—C'est un monastère de femmes, dit-elle, je le connais, menez-y moi.» Je fis tout mon possible pour la détourner de son projet, mais elle ne voulut pas en démordre. «J'y resterai une huitaine de jours, j'y prierai Dieu, j'en informerai Droujina Andréevitch, il m'enverra chercher.» Toute résistance était inutile; je la conduisis au monastère et je l'y ai laissée entre les mains de l'abbesse.
—Combien y a-t-il d'ici à ce monastère? demanda Sérébrany.
—Il est à une quarantaine de verstes du moulin; de Moscou, cela doit être un peu plus loin. Du reste, c'est presque sur notre chemin en allant à Jizdra.
—Michée, dit Sérébrany, rends-moi un service. Je ne puis quitter la Sloboda avant demain matin; mes hommes doivent prêter serment au Tzar, mais toi, tu peux partir cette nuit; va trouver la boyarine, raconte-lui tout, demande-lui de me recevoir, insiste surtout pour qu'elle ne se décide à rien avant de m'avoir vu.
—J'entends, Batiouchka, mais de quoi as-tu peur? qu'elle prenne le voile? cela n'arrivera pas. Un an s'écoulera, elle pleurera, c'est naturel, c'est indispensable, comment ne pas pleurer Droujina Andréevitch, que Dieu ait son âme! puis au bout d'un an, nous fêterons votre mariage: on ne peut pas pleurer un siècle.
Cette même nuit, Michée partit pour le monastère et dès l'aube Sérébrany alla prendre congé de Godounof. Boris était déjà rentré des matines, auxquelles il assistait régulièrement avec le Tzar.
—Comment, te voilà déjà debout? prince, lui dit-il. C'est bon pour nous autres ermites, mais après la journée d'hier tu aurais pu te reposer. Aurais-tu été mal chez moi?
Et le fin regard de Godounof laissait comprendre qu'il devinait la cause de l'insomnie du prince.
L'aménité de Boris, le sincère intérêt qu'il lui avait montré, les services qu'il lui avait rendus, surtout sa dissemblance avec les autres courtisans attiraient vers lui Nikita Romanovitch. Il s'ouvrit avec lui touchant Hélène.
—Je sais tout cela depuis longtemps, dit en souriant Boris; j'ai deviné tout cela à ta façon de regarder Viazemski. Et lorsque je faisais tomber la conversation sur Morozof, tu n'en parlais qu'à contre-cœur, quoique vous fussiez fort liés. Tu ne sais pas dissimuler, prince; tout ce que tu penses se reflète immédiatement sur ton visage. Ta parole est aussi par trop franche; permets-moi de te le faire observer. J'ai tremblé pour toi lorsque hier tu as si formellement refusé au Tzar d'entrer dans les opritchniks.