—Et que pouvais-je lui répondre?
—Il fallait le remercier et accepter cette faveur.
—Tu plaisantes, Boris Féodorovitch! Comment le remercier pour une pareille proposition? toi-même fais-tu partie des opritchniks?
—Pour moi, c'est autre chose, prince; je sais ce que je fais; je ne m'oppose jamais à la volonté du Tzar, mais je me suis posé sur un tel pied, qu'il ne me proposera jamais de m'enrôler dans les opritchniks. En acceptant le poste de Viazemski, en devenant le capitaine des gardes du Tzar et en même temps son favori, tu aurais rendu un immense service au pays tout entier. Nous aurions réuni nos efforts, nous aurions fini par faire licencier les opritchniks.
—Jamais je n'y serais parvenu, Boris; tu dis toi-même que toutes mes pensées se lisent sur ma figure.
—C'est parce que tu ne veux pas te contraindre, prince. Si tu avais pu faire violence à ta franchise et entrer dans les opritchniks, ne fût-ce que pour la forme, que n'aurions-nous pas accompli tous deux! Au lieu de cela qu'arrive-t-il? je demeure seul à me heurter contre les obstacles, comme un brochet contre la glace; je suis obligé d'épier tout le monde, de peser chacune de mes paroles. Il y a des moments où j'en perds la tête, tandis que si nous étions deux auprès du Tzar, notre force serait doublée. Des hommes comme toi ne se rencontrent pas souvent, prince. Je te l'avoue franchement, j'avais jeté mes vues sur toi dès notre première entrevue.
—Je ne vaux rien pour une pareille entreprise, Boris; toutes les fois que j'ai essayé de me conformer aux habitudes d'autrui, il n'en est rien résulté de bon. Pour toi, c'est autre chose, tu es fort dans cette partie. J'avoue que cela me déplaisait au commencement de t'entendre dire tout le contraire de ce que tu pensais; mais maintenant je conçois ta tactique et je l'excuse. Mais, si je voulais en faire autant, je ne le pourrais pas; Dieu ne m'a pas donné cette faculté, il n'y a plus du reste à parler de tout cela; tu sais que je vais à la frontière.
—Cela ne fait rien, prince, tu battras de nouveau les Tatars, le Tzar t'appellera de nouveau auprès de lui. Tu ne peux plus être son capitaine des gardes, mais tu pourrais toujours te laisser inscrire dans les opritchniks. Quand même tu n'aurais pas l'occasion de battre les Tatars, il faut bien que tu retournes à Moscou, lorsque le temps du veuvage d'Hélène sera passé. Ne crains pas qu'elle prenne le voile, laisse-lui le temps de sécher ses larmes et, si tu le veux, je serai ton garçon d'honneur.
—Merci, Boris, merci. J'ai vraiment honte de tout ce que tu as fait pour moi sans que je puisse le reconnaître. Je n'hésiterais pas un moment à te sacrifier ma vie, s'il le fallait, mais ne me propose pas de devenir opritchnik ou favori du Tzar. Il faut pour cela ou n'avoir pas de conscience, ou avoir ton habileté, et moi je n'aurais qu'inutilement tordu mon âme. A chacun Dieu a tracé sa voie: le vol du faucon n'est pas le même que celui du cygne, mais cela importe peu, pourvu que chacun serve la vérité et la justice.
—Alors, tu ne me reproches plus, prince, d'avoir préféré le chemin de traverse à la grande route?