—C'eût été de ma part un grand péché que de t'adresser un pareil reproche. Sans me compter, que de bien tu as fait à d'autres! Sans toi, il en aurait cuit à mes pauvres gens! Aussi le peuple t'aime; tous mettent en toi leur confiance, tout le pays commence à fixer les yeux sur toi.
Un léger incarnat colora le teint basané de Godounof et un éclair de joie brilla dans ses yeux. Ce n'était pas pour lui un mince triomphe que d'avoir l'approbation d'un homme comme Sérébrany; les éloges qu'il venait de recevoir lui donnaient la mesure de l'influence qu'il avait acquise.
—A mon tour, prince, je te remercie. Je ne te demande plus qu'une chose: puisque tu es décidé à ne pas m'aider, du moins, lorsque tu entendras mal parler de moi, n'y ajoute pas foi et relève les calomniateurs.
—Sois tranquille, Boris, je ne permettrai à personne de parler mal de toi. Mes aventuriers prient déjà Dieu pour la conservation de ta santé et, lorsqu'ils rentreront chez eux, ils enjoindront à tous les leurs de prier pour toi. Mais Dieu veuille que tu ne perdes pas la tête au milieu de ce chaos!
—Dieu protége ceux qui n'ont pas de méchants desseins, dit Godounof en baissant modestement les yeux. Tout est d'ailleurs entre ses mains. Au revoir, prince, à bientôt; n'oublie pas que tu m'as promis de m'inviter à tes noces.
Ils s'embrassèrent cordialement et Sérébrany sortit tout joyeux. Il avait une haute idée de la perspicacité de Godounof; ses craintes au sujet d'Hélène se dissipèrent. Bientôt après il quittait la Sloboda à la tête de sa bande; mais, dès qu'il eut franchi les barrières survint un incident qui, d'après les idées du temps, devait être considéré comme un mauvais augure.
La bande fut arrêtée près d'une église par une foule compacte de mendiants qui, se pressant devant le porche, attendaient sans doute quelques abondantes aumônes de hauts personnages qui allaient sortir de l'église. En avançant lentement, Sérébrany entendit les chants de la messe des morts et voulut savoir qui l'avait ordonnée. On lui répondit que c'était Maliouta qui faisait célébrer un service pour le repos de l'âme de son fils Maxime, tué par les Tatars. Au même instant retentit un grand cri et l'on vit quelques personnes emportant une vieille dame évanouie; sa figure pâle était inondée de larmes, ses cheveux gris s'échappaient en désordre d'un petit bonnet de velours. C'était la mère de Maxime. Derrière elle sortit Maliouta, vêtu d'habits de deuil; son regard se croisa avec celui de Sérébrany, mais les yeux de Maliouta n'avaient plus leur expression habituelle de férocité: ils étaient fixes et mornes. Après avoir fait déposer sa femme sur le portique, il rentra dans l'église pour assister à la fin de la messe, pendant que Sérébrany et ses gens passaient, nu-tête et faisant le signe de la croix, devant la grande porte de l'église à travers laquelle arrivèrent jusqu'à eux les notes lugubres du De profundis.
Ces tristes chants, le souvenir de Maxime impressionnèrent vivement Sérébrany; mais il se rappela les paroles consolantes de Godounof et l'émotion produite par la messe des morts s'effaça bientôt de son esprit. Arrivé à l'angle que décrivait la route en s'enfonçant dans la forêt, il se retourna du côté de la Sloboda et, lorsque les coupoles dorées du palais d'Ivan disparurent derrière les arbres, il se sentit soulagé d'un poids énorme. La matinée était fraîche, le soleil éclatant. Bien vêtus, bien armés, les ci-devant brigands marchaient d'un pas résolu derrière Sérébrany, escorté par quelques cavaliers. Une obscurité verdâtre les enveloppait de tous côtés. Plein d'une impatiente ardeur, le cheval de Sérébrany arrachait en passant les feuilles des arbres à sa portée et Bouian, qui ne quittait plus le prince depuis la mort de Maxime, ouvrait la marche, levant de temps à autre son museau pour aspirer l'air et dressant ses oreilles chaque fois qu'un son lointain retentissait dans la forêt.
CHAPITRE XXXIX
UNE DERNIÈRE ENTREVUE.
La bande de Sérébrany avait déjà fait plusieurs journées. Un soir, elle s'arrêta pour passer la nuit, au carrefour d'où partait la route conduisant au monastère; le prince quitta ses gens et s'achemina seul à la rencontre de Michée, qui lui avait promis de lui apporter des nouvelles d'Hélène. Il marcha toute la nuit sans s'arrêter; au point du jour, il se trouva à un nouveau carrefour où il vit un brasier à moitié éteint et Michée assis à côté. Deux chevaux tout sellés paissaient tout auprès.