—C'est avec sa bonté, conclut Koltzo, plus qu'avec son sabre qu'Iermak a triomphé. Lorsqu'une forteresse ou une ville tombait en notre pouvoir, il traitait ses habitants avec une grande bienveillance et leur faisait des cadeaux. Lorsque nous fîmes prisonnier Mametkoul, il ne savait comment honorer le jeune prince; il ôta sa pelisse et l'en revêtit. Aussi le bruit courut dans tout le pays qu'il était doux de se livrer à Iermak. Plusieurs princes sibériens vinrent spontanément se remettre entre nos mains en nous apportant leurs tributs. Nous vivions joyeusement, une seule chose me chagrinait: c'est que le prince Nikita Sérébrany n'était pas avec nous. Cela lui aurait convenu et sa présence nous aurait bien encouragés. Si je ne me trompe, tu étais son ami, Boris Féodorovitch, permets-moi de boire à sa mémoire!

—Que Dieu ait son âme! dit en soupirant Godounof, je pense souvent à lui.

—A sa mémoire! au repos de son âme! dit Koltzo en vidant sa coupe et, baissant la tête, il s'absorba dans ses souvenirs.

La conversation dura longtemps encore; lorsque le repas fut terminé, Godounof ne voulut pas laisser partir ses hôtes, il insista pour qu'ils se reposassent et achevassent chez lui la journée. Le festin recommença, les conversations devinrent de plus en plus animées; ce ne fut que fort tard dans la soirée, lorsque le guet eut déjà passé plus d'une fois en invitant à éteindre les feux, que les convives se séparèrent, fascinés par la cordialité de Boris Godounof.


Plus de trois siècles se sont écoulés depuis l'époque que nous venons de rappeler, et la Russie n'en garde qu'un vague souvenir. Quelques légendes subsistent encore qui peignent la gloire, le luxe, la cruauté du Terrible; on fredonne encore çà et là des chansons sur la condamnation du Tzarévitch, sur l'invasion tatare, sur la conquête de la Sibérie par Iermak, dont on peut voir le portrait, sans doute peu ressemblant, dans toutes les izbas sibériennes; mais dans toutes ces légendes et ces chansons la vérité est mêlée à l'invention, ce qui contribue à n'imprimer aux événements qu'une forme indécise: on ne les aperçoit plus qu'à travers un brouillard qui permet à l'imagination de les reconstituer à sa guise.

Ce qui rappelle d'une manière plus précise le caractère réel de ce règne, ce sont les édifices qui datent de cette époque, comme par exemple, l'église de Vasili Blajénoy dont les coupoles multicolores et les saillies ciselées donnent une idée de l'architecture capricieuse du palais d'Ivan dans la Sloboda d'Alexandrof, ou bien l'église de saint Trifon, construite par le fauconnier Trifon, en exécution de son vœu, où l'on voit encore une image de ce Saint représenté sur un cheval blanc, un faucon au poing.

Après le départ du Tzar de la Sloboda d'Alexandrof, cette résidence resta abandonnée comme un sombre souvenir de sa piété féroce. Elle ne se ranima qu'une seule fois, et pour un très-court espace de temps, lorsque, à l'époque troublée des faux Dmitri, Skopine-Chouisky, assisté du général suédois de la Gardie, y concentra son armée pour forcer le voiévode polonais Sapieha de lever le siége du monastère de saint Serge. La légende raconte que quelque temps après, durant un rude hiver, en plein janvier, un nuage noir s'abaissa, à l'extrême frayeur des habitants, sur le palais, éclata en foudre et réduisit toute la Sloboda en cendres. Et depuis lors, il ne reste aucun vestige du luxe et de la dépravation, des meurtres et des sacriléges dont ce lieu fut si longtemps le théâtre…

Que Dieu nous aide à effacer aussi de nos cœurs les dernières traces de cette effroyable époque, dont l'influence, comme une maladie héréditaire, a trop longtemps persisté dans nos mœurs à travers plusieurs générations! Pardonnons à l'ombre pécheresse du tzar Ivan, car la responsabilité de son règne ne doit pas peser sur lui seul: ce ne fut pas lui seul qui engendra l'arbitraire, les tortures, les supplices et la délation, devenus obligatoires et passés en habitude. Ces phénomènes révoltants avaient été préparés par les époques antérieures; ce fut la nation, tombée assez bas pour les supporter sans indignation, qui créa et perfectionna elle-même Ivan, de même que les Romains serviles, au temps de la décadence, avaient créé les Tibère, les Néron et les Caligula.

Parfois des figures comme celles de Morozof, de Sérébrany apparaissent comme des étoiles brillantes dans le ciel sombre de notre nuit russe; mais tout comme les plus éclatantes étoiles, elles étaient impuissantes à dissiper ses ténèbres, car elles brillaient isolées, ne recevant aucune impulsion d'un centre. Pardonnons donc à l'ombre pécheresse d'Ivan IV, soyons en même temps reconnaissants envers ceux qui, dépendants de lui, se maintinrent dans le droit chemin, car il est difficile de ne pas tomber à une époque où toutes les idées sont viciées, où la bassesse s'intitule vertu, où la délation est prescrite par la loi, où l'honneur et la dignité de l'homme sont considérés comme des infractions au devoir! Que vos âmes reposent en paix, hommes droits et intègres! Payant votre tribut aux opinions du siècle, vous voyiez dans Ivan l'expression de la colère divine, vous le supportiez avec résignation; mais vous ne déviiez pas de la droite route, ne redoutant ni la disgrâce ni la mort; aussi votre existence n'a-t-elle pas passé en vain, car rien ne se perd dans ce monde: chaque action, chaque parole, chaque pensée pousse et grandit comme un arbre et bien des choses, bonnes et mauvaises, qui comme autant d'énigmes subsistent dans les mœurs russes, cachent leurs racines dans les profonds et sombres abîmes du passé.