—Va tout droit, répondit brutalement l'un d'eux, au point où la rue tourne à gauche. C'est là qu'est le nid du vieux corbeau.
Pendant que le prince s'éloignait, les Opritchniks, apaisés par l'apparition du saint, recommencèrent leurs propos insolents.
—Eh! cria l'un, salue de notre part Morozof, et dis lui de se préparer à la potence: il a assez vécu.
—Et pour toi aussi, ajouta un autre, la corde est prête.
Mais le prince ne faisait pas attention à leurs injures. Que signifient les paroles de l'idiot? pensait-il. Pourquoi n'a-t-il pas voulu m'indiquer la maison de Morozof, et a-t-il ajouté qu'il ne voulait pas m'envoyer vers le mal?
En continuant leur route, le prince et Michée rencontrèrent encore beaucoup d'Opritchniks. Les uns étaient déjà ivres, d'autres ne faisaient qu'arriver dans les tavernes, tous avaient l'air audacieux et insolents et quelques-uns même firent à haute voix des remarques si grossières sur le compte des cavaliers qu'il était facile de voir qu'ils étaient habitués à l'impunité.
CHAPITRE V
LA RENCONTRE.
En suivant à cheval le bord de la Moskva, on pouvait voir par dessus la palissade tout le jardin de Morozof.
Des tilleuls en fleurs ombrageaient un étang limpide qui fournissait au boyard, pour les jours maigres, une pêche abondante. Au delà on voyait des pommiers, des cerisiers, des pruniers. Dans l'herbe, que la faux n'avait pas encore abattue, serpentaient d'étroits sentiers. La journée était brûlante. Au-dessus des fleurs rouges de l'églantier odoriférant tourbillonnaient des scarabées d'or; dans les tilleuls bourdonnaient les abeilles; les grillons chantaient dans l'herbe; derrière des buissons de groseilliers rouges, de grands tournesols élevaient leurs larges têtes et paraissaient savourer la chaleur du soleil de midi.
Le boyard Morozof reposait depuis déjà une heure dans son appartement. Hélène était assise avec ses suivantes sur un banc de gazon au pied même de la palissade. Elle portait un vêtement d'été en velours bleu avec des boutons d'améthyste. De larges manches de mousseline, formant des plis légers, étaient attachées au-dessus du coude par des bracelets de diamants. Des boucles d'oreille, également en diamant, descendaient jusque sur ses épaules. Sa tête était ornée d'un kakochnik[8] de perles, et ses bottines de maroquin étaient cousues d'or.