La lune, cachée derrière un nuage, se dégagea. Le visage d'Hélène, son kakochnik de perles, ses colliers et ses boucles d'oreille de diamants, ses yeux pleins de larmes brillaient d'un éclat merveilleux. Elle pleurait, mais elle était déjà prête à sourire à travers ses larmes. Un seul mot du prince eût changé son chagrin en une joie ineffable. Elle oubliait sa situation, elle oubliait toute précaution, Sérébrany lut dans ses yeux tant d'angoisses, qu'involontairement il balança. Pour lui, le bonheur était perdu à jamais. Hélène appartenait à un autre; mais elle lui conservait de l'intérêt. Pourquoi ne resterait-il pas, ne retarderait-il pas son départ pour la Sloboda? Morozof lui-même ne le lui avait-il pas demandé?

Ainsi pensait le prince et son imagination lui peignait des tableaux enchanteurs, mais le sentiment de l'honneur, endormi une seconde, se réveilla soudainement.

Non, pensa-t-il.—Ce serait une honte pour moi, si, même par la pensée, je portais atteinte à l'honneur de l'ami de mon père; l'infâme seul peut payer l'hospitalité par la trahison; le poltron seul fuit la mort.

—Il faut partir, dit-il résolument;—je ne puis songer à fuir quand de meilleurs que moi périssent. Adieu, Hélène!

Ces mots pénétrèrent comme un poignard dans le cœur de la boyarine. Dans son désespoir elle tomba sur le sol.

—Ouvre-toi, terre humide, ma mère, soupira-t-elle… je suis morte à la lumière du jour; je mettrai fin à mes jours; je ne te survivrai pas, Nikita!

Le cœur de Sérébrany se serra. Il voulut la consoler mais ses sanglots redoublaient. Quelqu'un pouvait l'entendre, apercevoir le prince, et avertir le boyard. Sérébrany le comprit et, pour sauver Hélène, il s'arracha de ce lieu.

—Adieu! dit-il.—Adieu! Sèche tes larmes, Dieu est miséricordieux, peut-être nous reverrons-nous!

Les nuages couvrirent la lune; le vent secoua les tilleuls et leurs fleurs tombèrent en pluie odorante sur la jeune femme et sur le prince. Les vieilles branches se balancèrent comme si elles eussent voulu dire: pourquoi verdir? pourquoi produire des fleurs? Le beau jeune homme va périr; celle qu'il aime périra aussi.

En jetant un dernier regard sur Hélène, Sérébrany aperçut derrière elle dans le fond du jardin une forme humaine. Était-ce quelque serviteur, passant là par hasard, ou le boyard Droujina lui-même?