Voici ce que dit au sujet de ce palais notre historien national[12], d'après le témoignage des étrangers contemporains:
[12] Karamzin, t. IX, ch. II.
«Dans ce château menaçant, environné de sombres forêts, le Tzar consacrait au service divin la plus grande partie de son temps, cherchant à calmer le trouble de son âme par de continuels exercices de dévotion: il imagina même de transformer son palais en monastère et ses favoris en moines. Il donna le nom de frères à 300 légionnaires choisis parmi les plus dépravés, prit le titre d'abbé, puis institua le prince Athanase Viazemski trésorier et Maliouta Skouratof sacristain. Après leur avoir distribué des calottes et des soutanes noires, sous lesquelles ils portaient des habits éclatants d'or, garnis de fourrures de martre, il composa la règle du couvent et prêcha l'exemple dans sa stricte observance. Voici la description de cette singulière vie monastique: A trois heures du matin, le Tzar, accompagné de ses enfants et de Skouratof, allait au clocher pour sonner matines: aussitôt tous les frères se rendaient à l'église: celui qui manquait à ce devoir était puni de huit jours de prison. Pendant le service, qui durait jusqu'à six ou sept heures, le Tzar chantait, lisait, priait avec tant de ferveur, que toujours il lui restait sur le front des marques de ses prosternations. A huit heures, on se réunissait de nouveau pour entendre la messe, et à dix, tout le monde se mettait à table excepté Ivan qui, debout et à haute voix, lisait de salutaires instructions. L'abondance régnait dans les repas: on y prodiguait le vin, l'hydromel et chaque jour paraissait un jour de fête. Les restes du festin étaient portés sur la place publique pour être distribués aux pauvres. L'abbé, c'est-à-dire le Tzar, dînait après les autres[13]; il s'entretenait avec ses favoris des choses de la religion, sommeillait ensuite, ou bien allait dans les prisons pour faire appliquer quelques malheureux à la torture. Ce spectacle horrible semblait l'amuser; il en revenait chaque fois avec une physionomie rayonnante de contentement. Il plaisantait, il causait avec plus de gaîté que d'ordinaire. A huit heures on allait à vêpres; enfin, à dix, Ivan se retirait dans sa chambre à coucher où, l'un après l'autre, trois aveugles lui faisaient des contes qui l'endormaient pour quelques heures. A minuit, il se levait et commençait sa journée par la prière. Quelquefois, on lui faisait à l'église des rapports sur les affaires du gouvernement; quelquefois, les ordres les plus sanguinaires étaient donnés au chant des matines ou pendant la messe. Pour rompre l'uniformité de cette vie, Ivan faisait ce qu'il appelait des tournées. Il visitait alors les monastères éloignés, allait inspecter les forteresses sur les frontières ou poursuivre les bêtes sauvages dans les forêts et les déserts, préférant, de toutes, la chasse à l'ours; mais dans tous les lieux, dans tous les instants, il s'occupait d'affaires; car, malgré leurs prétendus pouvoirs dans l'administration de l'État, les boyards de la commune n'auraient pas osé prendre la moindre décision sans sa volonté.»
[13] Faube rapporte (Geschichte des Deutschen Ordens in Livland) qu'il ne se mettait jamais à table qu'après avoir récité le Pater noster et béni le repas; c'est alors qu'il avait l'habitude de parler des lois de la confession grecque et autres. Il avait une pénétration d'esprit peu commune et un grand fonds de mémoire pour l'Écriture Sainte.
En entrant dans la Sloboda, Sérébrany s'aperçut que le palais ou monastère impérial était séparé des autres édifices par un fossé profond et un rempart. Il serait difficile de donner une idée de l'originalité et de la magnificence de cette demeure. Pas une fenêtre ne ressemblait à l'autre, pas une colonne n'était faite et ornée comme les suivantes; une multitude de coupoles couronnaient l'édifice. Elles se pressaient les unes sur les autres, s'amoncelaient et se pénétraient réciproquement. L'or, l'argent, les faïences peintes, semblables à de brillantes écailles, couvraient le palais du haut jusqu'au bas. Quand le soleil l'éclairait, de loin on ne savait si c'était un palais, un bouquet de fleurs géantes ou des oiseaux de paradis volant en troupes immenses et étendant au soleil leur plumage de feu!
Près du palais, s'élevaient l'imprimerie et la fonderie de caractères y attenant, l'habitation du directeur de cet établissement et le logis des ouvriers étrangers, appelés par Ivan d'Angleterre et d'Allemagne. Plus loin s'étendaient à perte de vue des dépendances où logeaient les tonneliers, les maîtres d'hôtel, les cuisiniers, les pannetiers, les palefreniers, les piqueurs, les fauconniers et toutes sortes de serviteurs, chacun dans un logement spécial.
Les églises de la Sloboda brillaient également par leurs richesses. La célèbre basilique de la Mère de Dieu était couverte à l'extérieur de peintures éclatantes. Sur chaque tuile brillait une croix et l'église entière semblait couverte d'un filet d'or.
Cette vision ravissante chassa pour un moment les idées noires qui n'avaient pas quitté Sérébrany pendant tout son voyage. Mais bientôt un spectacle désagréable rappela au prince sa position. Ils passèrent à côté du plusieurs potences placées les unes près des autres. Il y avait aussi des billots surmontés de haches toutes prêtes. Billots et potences étaient peints en noir et établis solidement non pour un jour, mais pour de longues années.
Quelque brave que soit un homme, il ne peut jamais rester indifférent à la pensée qu'une mort certaine l'attend, non une mort glorieuse au milieu du choc des épées et du tonnerre des canons, mais une mort obscure, honteuse, de la main d'un méprisable bourreau. Sérébrany, en passant près du lieu des exécutions, ne put réprimer une émotion qui, malgré lui, se refléta sur son visage. Ceux qui l'accompagnaient s'en aperçurent et se mirent à rire.
—Ce sont nos escarpolettes, boyard, dit l'un d'eux en montrant les potences; elles te plaisent donc beaucoup que tu ne les quittes pas des yeux!