Michée qui venait en arrière ne souffla mot, mais il se mit à siffler en secouant la tête.
Quand on eut atteint l'enceinte, le prince et ses compagnons mirent pied à terre et attachèrent leurs chevaux à des poteaux auxquels étaient vissés des anneaux pour cet usage. Les voyageurs entrèrent ensuite dans une cour immense remplie de mendiants. Ces mendiants priaient à haute voix, chantaient des psaumes et étalaient leurs plaies repoussantes.
L'intendant du Tzar, debout sur les marches du perron d'honneur, leur donnait au nom de son maître des aliments et de l'argent. Çà et là des opritchniks se promenaient dans la cour; d'autres, assis sur des bancs, jouaient aux échecs ou aux dés. Le costume des opritchniks présentait un contraste frappant avec les haillons des mendiants: les gardes du Tzar étaient couverts d'or. Chacun d'eux portait une calotte tatare de velours galonné, garnie de perles et de pierres précieuses; tous ressemblaient à des ornements vivants du palais enchanté avec lequel on eût dit qu'ils faisaient corps.
Un des opritchniks attira surtout l'attention de Sérébrany. C'était un jeune homme de vingt ans, d'une beauté extraordinaire, mais dont le visage avait une expression insolente et antipathique. Il était vêtu encore plus richement que les autres, il portait contre l'usage les cheveux longs; son visage était complétement imberbe et sa démarche trahissait une certaine négligence féminine. Les manières de ses compagnons avec lui étaient assez étranges. Ils lui parlaient comme à un égal et ne lui montraient aucune déférence particulière. Mais quand il s'approchait d'un groupe, ce groupe se dispersait incontinent et ceux qui étaient assis sur les bancs s'en allaient quand il venait s'y placer. On eût dit qu'ils voulaient l'éviter, ou que peut-être ils le craignaient. En voyant Sérébrany et Michée, il les considéra d'un regard hautain, appela ceux qui les avaient amenés et parut s'enquérir du nom des arrivants. Ensuite il fit un geste en regardant le prince, sourit et dit à voix basse quelque chose à ses camarades. Ceux-ci rirent également et se dispersèrent de divers côtés. Pour lui, il remonta le perron et, appuyant le coude sur la rampe, il continua à fixer sur Sérébrany un regard moqueur. Tout à coup une grande agitation se fit parmi les mendiants. Une masse d'entre eux se rejeta du côté du prince et faillit le renverser. Les mendiants fuyaient en poussant des cris; la terreur se montrait sur leurs visages. Le prince, d'abord étonné, comprit bientôt la cause de l'épouvante générale. Un ours monstrueux accourait en bondissant. En un instant, la cour fut déserte et Sérébrany resta seul en présence de l'animal. La pensée de fuir ne lui vint même pas à l'esprit. Plus d'une fois il s'était trouvé tête à tête avec pareil ennemi. Cette chasse était son amusement favori. Il s'arrêta: l'ours, les oreilles collées, s'élança sur lui pour le serrer entre ses pattes; le prince fit le mouvement de saisir son sabre, mais il n'avait pas de sabre; il ne songeait plus qu'il l'avait remis aux opritchniks avant d'entrer dans la Sloboda. En ce moment, le jeune homme qui regardait du perron, se mit à rire aux éclats. Oui, oui, dit-il, cherche ton sabre!
Un coup de patte de l'ours étendit le prince sur le sol, un second coup allait lui briser le crâne, mais à sa stupéfaction il ne reçut pas ce second coup, il se sentit au contraire arrosé d'un flot de sang.
—Lève-toi, boyard, dit quelqu'un en lui prenant la main.
Le prince se leva et vit un opritchnik qu'il n'avait pas remarqué auparavant; il paraissait avoir dix-sept ans et portait à la main un sabre ensanglanté. L'ours, la tête fendue, était étendu sur le dos à ses pieds.
L'opritchnik ne paraissait pas s'enorgueillir de sa victoire. Son doux visage portait l'empreinte d'une profonde tristesse. Après avoir constaté que l'ours n'avait pas blessé le prince et sans attendre de remerciements, il voulut se retirer.
—Brave jeune homme! lui dit Sérébrany, dis-moi ton nom, que je sache pour qui je dois prier Dieu.
—Qu'as-tu besoin de savoir mon nom, boyard? je ne l'aime pas ce nom, que Dieu m'en délivre!