Une réponse si étrange surprit Sérébrany, mais son sauveur s'éloignait déjà.
—Allons, prince, dit Michée en essuyant avec sa manche le sang de l'ours répandu sur le caftan de son maître, j'ai eu une belle peur! je commençais à crier Hou! Hou! afin que l'ours te lâchât pour se jeter sur moi, quand ce jeune homme, que Dieu le conserve! lui a ouvert le crâne. Vois-tu, c'est cette figure de fille aux yeux huileux qui nous regarde du perron qui a manigancé tout cela, le neveu d'une sorcière! mais où sommes-nous, ajouta Michée plus bas? a-t-on jamais vu pareille chose, les ours qui courent déchaînés dans la cour du Tzar!
La remarque de Michée était fondée, mais la Sloboda avait ses usages et rien ne s'y passait comme ailleurs.
Le Tzar aimait les combats d'ours. Quelques-uns de ces animaux étaient toujours gardés dans des cages pour sa distraction. De temps en temps, Ivan ou ses opritchniks ouvraient la cage de ces animaux quand la cour était pleine de monde, et s'amusaient de la terreur produite par cette apparition. Si l'ours estropiait quelqu'un, le Tzar donnait une gratification pécuniaire au blessé. Si la mort s'en suivait, l'argent était distribué aux parents, et le nom du malheureux était inscrit dans le nécrologe, afin qu'il fût prié pour son âme dans les monastères, comme pour celles des autres victimes des plaisirs ou de la colère du Tzar.
Bientôt sortirent du palais deux serviteurs qui vinrent dire à Sérébrany que le Tzar l'avait aperçu de sa fenêtre et qu'il voulait savoir qui il était. Après avoir transmis le nom du prince, les deux serviteurs revinrent et lui dirent: «le Tzar te souhaite une bonne santé et t'ordonne de venir t'asseoir à sa table tzarienne aujourd'hui même.»
Cette politesse ne fit aucun plaisir à Sérébrany. Ivan ne savait peut-être rien de l'affaire de ses opritchniks dans le village de Medvedevka. Peut-être aussi (et cela arrivait assez souvent) cachait-il sa colère pour un temps, sous un masque de bienveillance, afin que la punition soudaine, au milieu du banquet et de la joie, parût plus terrible au coupable. Quoi qu'il en fût, Sérébrany se prépara à tout et répéta mentalement une prière.
Ce jour était exceptionnel à la Sloboda d'Alexandra. Le Tzar, se préparant à partir pour un pèlerinage à Souzdal, avait annoncé qu'il dînerait avec les frères et ordonné d'inviter à sa table, en outre des trois cents opritchniks qui formaient sa société habituelle, quatre cents autres personnes, de sorte qu'il devait y avoir en tout sept cents convives.
CHAPITRE VIII
LE BANQUET.
Dans une salle immense, éclairée par les deux côtés, entre des colonnes ornées de dessins et de fleurs, s'élevaient sur trois rangs de longues tables. Chaque rang comprenait dix tables; chaque table portait vingt couverts. Pour le Tzar, le Tsarévitch et les favoris une table à part avait été dressée au fond de la salle. On avait préparé pour les hôtes de longues banquettes recouvertes de brocart et de velours, pour le Tzar un grand fauteuil sculpté, orné de glands de perles et incrusté de pierres précieuses. Deux lions figuraient les pieds du fauteuil; le dossier doré et colorié était formé par un aigle à deux têtes, les ailes déployées. Au milieu de la salle, on voyait une énorme table carrée surmontée d'une étagère en chêne. Les épaisses planches qui la formaient étaient solides, les pieds massifs qui la portaient, inébranlables; une véritable montagne de vases d'or et d'argent s'y amoncelait. Il y avait là des bassins que quatre hommes avaient de la peine à soulever par leur anses ouvragées, de lourdes aiguières, des coupes incrustées de perles et des plats de diverses grandeurs avec des dessins ciselés. Il y avait des gobelets de cornaline, des cruchons fabriqués avec des œufs d'autruches, des cornes d'aurochs enchâssées dans de l'or. Entre les plats et les aiguières on voyait des vases d'or de formes bizarres, représentant des ours, des lions, des coqs, des paons, des grues, des unicornes et des autruches; et tous ces énormes plats, ces cornes, ces cruches, ces puisoirs, ces animaux et ces oiseaux étaient entassés et formaient un édifice en forme de triangle dont le sommet atteignait presque le plafond.
La foule brillante des courtisans entra gravement dans la salle et se plaça autour des banquettes. Il n'y avait en ce moment sur les tables que les salières, les poivrières, les saucières, des plats de viande froide accommodés à l'huile de chènevis, des concombres salés, des prunes et du lait aigre dans des terrines de bois.