Les opritchniks s'assirent, mais ils ne commencèrent à manger qu'après l'arrivée du Tzar. Bientôt les stolniki entrèrent dans la salle deux à deux et se rangèrent autour du fauteuil, derrière eux venaient le majordome et le grand échanson. Enfin les trompettes résonnèrent, les cloches du palais sonnèrent, le Tzar Ivan Vasiliévitch entra d'un pas lent.

Il était grand, bien fait, large d'épaules. Son long vêtement de brocart bigarré de dessins était brodé de perles et de pierres précieuses le long des coutures et sur les pans. A son collier de perles étaient attachées des médailles émaillées, représentant le Sauveur, la Mère de Dieu, les apôtres et les prophètes. Une grande croix ciselée suspendue à une chaîne d'or lui descendait sur la poitrine. Les hauts talons de ses bottes de maroquin rouge étaient garnis de fers argentés. Sérébrany fut frappé du grand changement qui s'était opéré dans l'extérieur d'Ivan. Son visage régulier était encore beau, mais ses traits étaient plus accentués, son nez busqué semblait plus proéminent, ses yeux brûlaient d'un feu sombre et sur son front on voyait des rides qui n'existaient pas auparavant. Ce qui frappa le plus le prince fut la disparition complète de la barbe et des cils. Ivan avait trente-cinq ans; il paraissait beaucoup plus âgé, l'expression de son visage n'était plus la même. C'est ainsi qu'un édifice change d'aspect après un incendie; les murs restent mais les ornements ont disparu, les fenêtres noircies ont un air inhospitalier, et les salles désertes servent d'asile aux esprits malins.

Toutefois, lorsqu'Ivan voulait plaire, son regard avait encore de l'attrait. Son sourire charmait même ceux qui le connaissaient et abhorraient ses cruautés. A ces dons heureux, Ivan réunissait une facilité extraordinaire d'élocution et il arrivait que des gens vertueux, en entendant le Tzar, étaient persuadés, pendant qu'il parlait, de la nécessité de ses terribles mesures et croyaient à la justice de ses châtiments.

A l'apparition d'Ivan tous se levèrent et s'inclinèrent profondément. Le Tzar traversa la salle lentement entre les rangées de tables, s'arrêta à sa place et, ayant parcouru du regard l'assemblée, il la salua dans toutes les directions. Il lut ensuite à haute voix une longue prière, se signa, dit le benedicite et s'assit dans son fauteuil: tous, sauf le majordome et six chambellans, suivirent son exemple.

Une multitude de serviteurs, en caftans de velours de couleur violette, brodés d'or, se rangèrent devant le souverain, s'inclinèrent profondément et défilèrent deux à deux pour aller chercher les mets. Ils revinrent bientôt portant sur des plats d'or deux cents cygnes rôtis.

Ce fut le commencement du repas.

La place occupée par Sérébrany était voisine de la table tzarienne; il était là avec les Boyards de province, c'est-à-dire ceux qui n'appartenaient pas à l'opritchna, mais que leur rang élevé avait fait appeler ce jour-là à la table du souverain. Sérébrany avait connu quelques-uns d'entre eux avant son départ pour la Lithuanie. De sa place il pouvait voir et le Tzar lui-même et tous ceux qui étaient à sa table. Il s'attrista en comparant l'Ivan qu'il avait quitté cinq ans auparavant avec celui qu'il retrouvait aujourd'hui assis au milieu de nouveaux favoris.

Le prince s'adressa à un de ses voisins, un boyard qu'il avait autrefois rencontré.—Quel est ce jeune homme assis à la droite du Tsar, si pâle et si morne?

—C'est le Tzarévitch Ivan Ivanovitch, répondit le boyard et, après avoir jeté un coup d'œil autour de lui, il ajouta tout bas:—Que Dieu ait pitié de nous! Il tient de son père et, malgré sa jeunesse, son cœur est déjà rempli de méchanceté; son règne ne nous consolera pas de celui-ci.

—Et ce jeune homme aux yeux noirs, au bout de la table, qui a une figure si affable? ses traits ne me sont pas inconnus, mais je ne me rappelle pas où je l'ai vu.