—Tu l'as vu, prince, il y a cinq ans, écuyer seulement; c'est Boris Godounof, le conseiller favori du Tzar, et il ira loin. Vois-tu, continua le boyard en baissant de plus en plus la voix, vois-tu à côté de lui cet homme à cheveux roux, aux larges épaules, qui ne regarde personne et qui fronce le sourcil en servant du cygne? sais-tu qui il est? C'est Grégoire Skouratof surnommé Maliouta; il est l'ami, le bras droit et le bourreau du Tzar. Ici, dans la confrérie c'est à lui, que Dieu nous pardonne! que le Tzar a confié le soin des vases sacrés. Il ne fait pas un pas sans lui: il n'y a que Boris dont l'influence rivalise avec la sienne;—et là, cet autre beau jeune homme au visage efféminé qui verse du vin pour le Tzar, c'est Théodore Rasmanof.

—Celui-là? demanda Sérébrany en reconnaissant l'opritchnik dont la démarche l'avait frappé dans la cour du palais et dont la plaisanterie cruelle avait failli lui coûter la vie.

—Lui-même. Le tzar l'aime beaucoup, dit-on, et ne peut s'en passer. Mais s'il y a quelqu'affaire grave, à qui demande-t-il conseil? ce n'est pas à lui, mais à Boris.

—C'est bien lui, dit Sérébrany, qui regardait Godounof, maintenant je me le rappelle, n'était-il pas chargé du carquois du Tzar?

—C'est cela, prince. C'était en apparence une fonction insignifiante, il a su cependant s'y mettre en évidence. Il arriva, un jour, qu'étant à la chasse il prit envie au Tzar de tirer de l'arc. Il y avait avec lui l'envoyé du khan Devlet-Mourza. C'était à qui planterait sa flèche dans un chapeau tatar élevé sur une perche à cent pas de la tente souveraine. On venait de terminer le repas, et les coupes avaient souvent fait le tour de la table. Ivan Vasiliévitch se lève et dit:—Donnez-moi mon arc, je ne tirerai pas plus mal que le tatar!—Celui-ci tout joyeux s'écrie: Allons, c'est dit. Tzar, mon enjeu est un troupeau de mille chevaux, et toi, quel est le tien?—La ville de Rézan, dit le Tzar, et il répéta: donnez-moi mon arc! Boris s'élança vers les piquets où était attaché le cheval qui portait le carquois; il sauta en selle, mais on vit le cheval ruer, se mâter, puis tout-à-coup prendre le mors aux dents et enfin tomber avec son cavalier. Au bout d'un quart d'heure, Boris revint, le carquois était brisé, l'arc cassé en deux, les flèches dispersées, Boris lui-même avait la tête fendue. Il descendit de cheval et se jetant aux pieds du Tzar:—Pardonne, Majesté, je n'ai pu me rendre maître du cheval, ton carquois est brisé!—Pendant ce temps, l'ivresse avait un peu passé. Allons, dit le Tzar, dorénavant, maladroit, tu n'auras plus la garde de mon carquois, mais je ne tirerai pas avec un autre arc que le mien.—Depuis cette époque, Boris monte toujours, et tu verras, prince, jusqu'où il ira. Quel homme! continua le boyard, en regardant Godounof; jamais il ne s'empresse, mais il est toujours là; jamais il ne redresse ni ne contrarie le Tzar, il suit sa route particulière, il n'a jamais été mêlé dans aucune affaire de sang, il n'a pris part à aucune exécution. Autour de lui le sang ruisselle et il est pur et blanc comme l'enfant à la mamelle, il n'est pas même inscrit dans l'opritchna. Celui-là, continua-t-il, en montrant un homme au mauvais sourire, c'est Alexis Basmanof, le père de Théodore, et là plus loin, Vasili Griazny et là-bas le père Levski archimandrite de Choudovo; que Dieu lui pardonne ses péchés! ce n'est pas un pasteur de l'église, mais un complaisant des passions mondaines.

Sérébrany écoutait avec curiosité et tristesse tout à la fois.

—Dis-moi, boyard, demanda-t-il, quel est ce grand blond, d'environ trente ans, avec des yeux noirs? Voilà déjà la quatrième coupe qu'il vide presque coup sur coup, et quelle coupe encore! Si cela lui fait du bien, il n'y a rien à dire, mais il ne paraît pas avoir le vin gai. Regarde comme il a les sourcils froncés, et ses yeux brillent comme l'éclair. Est-il fou! vois comme il hache la nappe avec son couteau!

—Celui-là, prince, tu dois le connaître, c'est un des nôtres. A la vérité, il est bien changé depuis que, pour sa honte et celle des siens, il est entré dans les Opritchniks, c'est le prince Athanase Viazemski. C'est le plus brave d'entre eux, mais il n'a pas la tête à lui.—Depuis que la passion s'est emparée de son cœur, il n'est plus reconnaissable, il ne voit rien, il n'entend rien, se parle à lui-même comme un insensé et tient devant le Tzar de tels discours qu'on en est épouvanté. Jusqu'à ce moment tout a bien marché pour lui, le Tzar le plaint. On dit que c'est l'amour qui l'a fait entrer dans les opritchniks.

Et le boyard se pencha vers Sérébrany, voulant vraisemblablement lui raconter plus en détail l'histoire de Viazemski, mais dans ce moment un maître d'hôtel s'approcha d'eux et dit en plaçant devant Sérébrany un plat de rôti:

—Nikita, lève-toi! Sa Majesté te fait l'honneur de t'envoyer ce plat de sa table.