Maliouta jeta sur le Tzarévitch un regard dont tout autre eût frémi. Mais celui-ci se regardait comme hors de l'atteinte de Skouratof. Le second fils du Terrible réunissait presque tous les vices de son père, et les mauvais exemples étouffaient de plus en plus ce qu'il avait de bon. Il ne connaissait déjà plus la pitié.

—Oui, ajouta-t-il en riant, Maxime n'a ni bu ni mangé au dîner. Il n'aime pas notre genre de vie. Il a en horreur l'opritchna!

Pendant le cours de cette conversation, Boris Godounof n'avait pas détourné les yeux d'Ivan. Il paraissait étudier l'expression de son visage et doucement, sans que personne en fît la remarque, il quitta la table.

Maliouta se jeta aux genoux du Tzar.

—Père, Tzar, disait-il, s'attachant aux basques du vêtement impérial, ce matin, moi, pauvre sot, rustre grossier, je t'ai demandé de me faire boyard. Où était ma raison? Où va s'égarer la pensée de l'homme? à moi, esclave infect, le chapeau de boyard! Oublie, sire, mes stupides paroles, ordonne qu'on m'enlève le caftan doré, qu'on me revête d'une natte de paille. Mais pardonne la faute de Maxime. Il est jeune, Seigneur, il est sot, il ne sait pas ce qu'il dit. Si tu veux punir quelqu'un, punis-moi! laisse-moi porter sur l'échafaud ma tête stupide! Ordonne, et à l'instant je me tue devant toi.

Les traits altérés de Maliouta, le désespoir, sur cette figure qui n'exprimait ordinairement qu'une cruauté farouche, faisaient pitié à voir.

Le Tzar se mit à rire.

—Pourquoi vous punir, toi ou ton fils? dit-il, Maxime a raison.

—Que dis-tu, Sire? s'écria Maliouta,—comment, Maxime a raison?—et son étonnement joyeux s'exprimait déjà par un sourire stupide qui disparut subitement, car il pensa aussitôt que le Tzar se moquait de lui. Ces brusques changements sur la figure de Maliouta étaient si extraordinaires que le Tzar, en le regardant, se mit de nouveau à rire.

—Maxime a raison, répéta-t-il enfin, reprenant son air sérieux,—je me suis trop hâté. Il est impossible que Sérébrany, de sa propre volonté, ait comploté quelque chose contre moi. J'ai suivi Nikita jusqu'à son départ pour l'armée de Lithuanie. Je l'ai toujours aimé. C'était un fidèle serviteur. C'est vous, damnés! continua le Tzar en s'adressant à Griazny et aux Basmanof,—c'est vous qui me poussez toujours à verser le sang; il vous fallait la perte de mon fidèle boyard. Qui vous retient, brutes! courez, arrêtez l'exécution! Mais non, il est trop tard! sa tête a déjà volé sous la hache du bourreau! vous tous, vous me paierez ce sang-là!