—Il est excellent. Tu ne t'imagines pas combien ce régime-là chasse de la tête toutes les sottises. J'entends enrichir la médecine d'un terme nouveau: «Arbeitscur».
—Tu n'as pas grand besoin de cette cure, il me semble.
—Oui, mais c'est parfait pour combattre les maladies nerveuses.
—C'est une expérience à faire. J'ai voulu aller vous voir travailler, mais la chaleur était si insupportable que je me suis arrêté et reposé au bois; de là j'ai continué jusqu'au bourg, et j'ai rencontré ta nourrice, que j'ai questionnée sur la façon dont les paysans te jugent; j'ai cru comprendre qu'ils ne t'approuvent pas. «Ce n'est pas l'affaire des maîtres», m'a-t-elle répondu. Je crois que le peuple se forme en général des idées très arrêtées sur ce qu'il «convient aux maîtres» de faire; ils n'aiment pas à les voir sortir de leurs attributions.
—C'est possible: mais je n'ai pas éprouvé de plus vif plaisir de ma vie, et je ne fais de mal à personne, n'est-ce pas?
—Je vois que ta journée te satisfait complètement, continua Serge.
—Oui, je suis très content; la prairie a été fauchée tout entière, et je me suis lié avec un bien brave homme; tu ne saurais croire combien il m'a intéressé.
—Tu es content de ta journée, eh bien! je le suis aussi de la mienne. D'abord j'ai résolu deux problèmes d'échecs, dont l'un est très joli, je te le montrerai; puis j'ai pensé à notre conversation d'hier.
—Quoi? quelle conversation? dit Levine en fermant à demi les yeux après son dîner, avec un sentiment de bien-être et de repos, et incapable de se rappeler la discussion de la veille.
—Je trouve que tu as en partie raison. La différence de nos opinions tient à ce que tu prends l'intérêt personnel pour mobile de nos actions, tandis que je prétends que tout homme arrivé à un certain développement intellectuel doit avoir pour mobile l'intérêt général. Mais tu es probablement dans le vrai en disant qu'il faut que l'action, l'activité matérielle, se trouve intéressée à ces questions. Ta nature, comme disent les Français est primesautière: il te faut agir énergiquement, passionnément, ou ne pas agir du tout.»