«Le café est servi, et mademoiselle attend avec Serge, dit Annouchka en rentrant dans la chambre.

—Serge? Que fait Serge? demanda Anna, s'animant à la pensée de son fils, dont elle se rappelait pour la première fois l'existence.

—Il s'est rendu coupable, il me semble, dit en souriant Annouchka.

—Coupable de quoi?

—Il a pris une des pêches qui se trouvaient dans le salon, et l'a mangée en cachette, à ce qu'il paraît.»

Le souvenir de son fils fit sortir Anna de cette impasse morale où elle était enfermée.

Le rôle sincère, quoique exagéré, qu'elle s'était imposé dans les dernières années, celui d'une mère consacrée à son fils, lui revint à la mémoire, et elle sentit avec bonheur qu'il lui restait, après tout, un point d'appui en dehors de son mari et de Wronsky. Ce point d'appui était Serge. Quelque situation qui lui fût imposée, elle ne pouvait abandonner son fils. Son mari pouvait la chasser, la couvrir de honte, Wronsky pouvait s'éloigner d'elle et reprendre sa vie indépendante (ici elle eut encore un sentiment d'amer reproche): l'enfant ne pouvait être abandonné; elle avait un but dans la vie: il fallait agir, agir à tout prix, pour sauvegarder sa position par rapport à son fils, se hâter, l'emmener, et pour cela se calmer, se délivrer de cette angoisse qui la torturait; et la pensée d'une action ayant l'enfant pour but, d'un départ avec lui n'importe pour où, l'apaisait déjà.

Elle s'habilla vivement, descendit d'un pas ferme, et entra dans le salon où l'attendaient comme d'habitude pour déjeuner Serge et sa gouvernante.

Serge, vêtu de blanc, debout près d'une table, le dos voûté et la tête baissée, avait une expression d'attention concentrée qu'elle lui connaissait, et qui le faisait ressembler à son père; il arrangeait les fleurs qu'il venait d'apporter.

La gouvernante avait un air sévère.