En apercevant sa mère, Serge poussa, comme il le faisait souvent, un cri perçant:
«Ah! maman!» puis il s'arrêta indécis, ne sachant s'il jetterait les fleurs pour courir à sa mère, ou s'il achèverait son bouquet pour le lui offrir.
La gouvernante salua et entama le récit long et circonstancié des forfaits de Serge; Anna ne l'écoutait pas. Elle se demandait s'il faudrait l'emmener dans son voyage. «Non, je la laisserai, décida-t-elle, j'irai seule avec mon fils.»
«Oui, c'est très mal,—dit-elle enfin, et, prenant Serge par l'épaule, elle le regarda sans sévérité.—Laissez-le-moi,» dit-elle à la gouvernante étonnée, et, sans quitter le bras de l'enfant, troublé mais rassuré, elle l'embrassa, et s'assit à la table où le café était servi.
«Maman, je…, je… ne…..» balbutiait Serge en cherchant à deviner à l'expression du visage de sa mère ce qu'elle dirait de l'histoire de la pêche.
«Serge, dit-elle aussitôt que la gouvernante eut quitté la chambre, c'est mal, mais tu ne le feras plus, n'est-ce pas? tu m'aimes?»
L'attendrissement la gagnait: «Puis-je ne pas l'aimer,—pensait-elle, touchée du regard heureux et ému de l'enfant,—et se peut-il qu'il se joigne à son père pour me punir? Se peut-il qu'il n'ait pas pitié de moi?» Des larmes coulaient le long de son visage; pour les cacher, elle se leva brusquement et se sauva presque en courant sur la terrasse.
Aux pluies orageuses des derniers jours avait succédé un temps clair et froid, malgré le soleil qui brillait dans le feuillage. Le froid, joint au sentiment de terreur qui s'emparait d'elle, la fit frissonner. «Va, va retrouver Mariette», dit-elle à Serge qui l'avait suivie, et elle se mit à marcher sur les nattes de paille qui recouvraient le sol de la terrasse.
Elle s'arrêta et contempla un moment les cimes des trembles, rendus brillants par la pluie et le soleil. Il lui sembla que le monde entier serait sans pitié pour elle, comme ce ciel froid et cette verdure.
«Il ne faut pas penser», se dit-elle en sentant comme le matin une douloureuse scission intérieure se faire en elle. «Il faut s'en aller, où? quand? avec qui?….. À Moscou, par le train du soir. Oui, et j'emmènerai Annouchka et Serge. Nous n'emporterons que le strict nécessaire, mais il faut d'abord leur écrire à tous les deux». Et, rentrant vivement dans le petit salon, elle s'assit à sa table pour écrire à son mari.