—Oui, oui,» répondit Levine en touchant de ses lèvres le visage desséché de son frère et en remarquant, presque avec effroi, l'étrangeté de son regard brillant.

Constantin lui avait écrit, quelques semaines auparavant, qu'ayant réalisé la petite portion de leur fortune mobilière commune, il avait une somme d'environ 2000 roubles à lui remettre. C'était cet argent que Nicolas venait toucher; il désirait revoir par la même occasion le vieux nid paternel, et poser le pied sur la terre natale pour y puiser des forces, comme les héros de l'ancien temps. Malgré sa taille voûtée et son effrayante maigreur, il avait encore des mouvements vifs et brusques: Levine le mena dans son cabinet.

Nicolas s'habilla avec soin, ce qui ne lui arrivait pas autrefois, peigna ses cheveux rudes et rares, et monta en souriant. Il était d'une humeur douce et caressante; son frère l'avait connu ainsi dans son enfance; il parla même de Serge Ivanitch sans amertume. En voyant Agathe Mikhaïlowna, il plaisanta avec elle, et la questionna sur tous les anciens serviteurs de la maison; la mort de Parfene Denisitch parut l'impressionner vivement, sa figure prit une expression d'effroi; mais il se remit aussitôt.

«Il était très vieux, n'est-ce pas?» dit-il, et changeant aussitôt de conversation: «Eh bien, je vais rester un mois ou deux chez toi, puis j'irai à Moscou, où Miagkof m'a promis une place, et j'entrerai en fonctions. Je compte vivre tout autrement, ajouta-t-il. Tu sais, j'ai éloigné cette femme.

—Marie Nicolaevna. Pourquoi donc?

—C'était une vilaine femme qui m'a causé tous les ennuis imaginables.»

Il se garda de dire qu'il avait chassé Marie Nicolaevna parce qu'il trouvait le thé qu'elle faisait trop faible; au fond, il lui en voulait de le traiter en malade.

«Je veux, du reste, changer tout mon genre de vie; j'ai fait des bêtises comme tout le monde, mais je ne regrette pas la dernière. Pourvu que je reprenne des forces, tout ira bien; et, Dieu merci, je me sens beaucoup mieux.»

Levine écoutait et cherchait une réponse qu'il ne pouvait trouver. Nicolas se mit alors à le questionner sur ses affaires, et Constantin, heureux de pouvoir parler sans dissimulation, raconta ses plans et ses essais de réforme. Nicolas écoutait sans témoigner le moindre intérêt. Ces deux hommes se tenaient de si près, qu'ils se devinaient rien qu'au son de la voix; la même pensée les abordait en ce moment, et primait tout: la maladie de Nicolas et sa mort prochaine. Ni l'un ni l'autre n'osait y faire la moindre allusion, et ce qu'ils disaient n'exprimait nullement ce qu'ils éprouvaient.

Jamais Levine ne vit approcher avec autant de soulagement le moment de se coucher. Jamais il ne s'était senti aussi faux, aussi peu naturel, aussi mal à l'aise. Tandis que son coeur se brisait à la vue de ce frère mourant, il fallait entretenir une conversation mensongère sur la vie que Nicolas comptait mener.