La maison n'ayant encore qu'une chambre chauffée, Levine, pour éviter toute humidité à son frère, lui offrit de partager la sienne.

Nicolas se coucha, dormit comme un malade, se retournant à chaque instant dans son lit, et Constantin l'entendit soupirer en disant: «Ah! mon Dieu!». Quelquefois, ne parvenant pas à cracher, il se fâchait, et disait alors: «Au diable!» Longtemps son frère l'écouta sans pouvoir dormir, agité qu'il était de pensées qui le ramenaient toujours à l'idée de la mort.

C'était la première fois que la mort le frappait ainsi par son inexorable puissance, et elle était là, dans ce frère aimé qui geignait en dormant, invoquant indistinctement Dieu ou le diable; elle était en lui aussi, et si cette fin inévitable ne venait pas aujourd'hui, elle viendrait demain, dans trente ans, qu'importe le moment! Comment n'avait-il jamais songé à cela?

«Je travaille, je poursuis un but, et j'ai oublié que tout finissait et que la mort était là, près de moi!»

Accroupi sur son lit, dans l'obscurité, entourant ses genoux de ses bras, il retenait sa respiration dans la tension de son esprit. Plus il pensait, plus il voyait clairement que dans sa conception de la vie il n'avait omis que ce léger détail, la mort, qui viendrait couper court à tout, et que rien ne pouvait empêcher! C'était terrible!

«Mais je vis encore. Que faut-il donc que je fasse maintenant?» se demanda-t-il avec désespoir. Et, allumant une bougie, il se leva doucement, s'approcha du miroir et y examina sa figure et ses cheveux; quelques cheveux gris se montraient déjà aux tempes, ses dents commençaient à se gâter; il découvrit ses bras musculeux, ils étaient pleins de force. Mais ce pauvre Nicolas, qui respirait péniblement avec le peu de poumons qui lui restait, avait eu aussi un corps vigoureux. Et tout à coup il se souvint qu'étant enfants, le soir, lorsqu'on les avait couchés, leur bonheur était d'attendre que Fedor Bogdanowitch, leur précepteur, eût quitté la chambre pour se battre à coups d'oreiller, et rire, rire de si bon coeur, que la crainte du précepteur elle-même ne pouvait arrêter cette exubérance de gaieté. «Et maintenant le voilà couché, avec sa pauvre poitrine creuse et voûtée, et moi je me demande ce que je deviendrai, et je ne sais rien, rien!»

«Kha, Kha! que diable fais-tu là et pourquoi ne dors-tu pas? demanda la voix de Nicolas.

—Je n'en sais rien, une insomnie.

—Moi, j'ai bien dormi, je ne transpire plus: viens me toucher, plus rien.»

Levine obéit, puis se recoucha, éteignit la bougie, mais ne s'endormit pas encore et continua à réfléchir.