—Vraiment, bien sincèrement? Dis tout ce que tu penses. Songe donc, si j'allais au-devant d'un refus? et j'en suis presque certain!
—Pourquoi donc? dit Stépane Arcadiévitch en souriant de cette émotion.
—C'est l'effet que cela me fait. Ce serait terrible, et pour moi et pour elle!
—Oh! en tout cas je ne vois là rien de si terrible pour elle: une jeune fille est toujours flattée d'être demandée en mariage.
—Les jeunes filles en général, peut-être: mais pas elle.»
Stépane Arcadiévitch sourit; il connaissait parfaitement les sentiments de Levine, et savait que pour lui toutes les jeunes filles de l'univers se divisaient en deux catégories: dans l'une, toutes les jeunes filles existantes, ayant toutes les faiblesses humaines en partage, des jeunes filles bien ordinaires! l'autre catégorie, composée d'elle seule, sans la moindre imperfection et au-dessus de l'humanité entière.
«Attends, prends un peu de sauce,» dit-il en arrêtant la main de Levine qui repoussait la saucière.
Levine prit humblement de la sauce, mais ne laissa pas Oblonsky manger.
«Non, attends, comprends-moi bien, car c'est pour moi une question de vie ou de mort. Je n'en ai jamais parlé à personne et je ne puis en parler à un autre qu'à toi. Nous avons beau être très différents l'un de l'autre, avoir d'autres goûts, d'autres points de vue, je n'en sais pas moins que tu m'aimes et que tu me comprends, et c'est pourquoi je t'aime tant aussi. Au nom du ciel, sois sincère avec moi.
—Je ne te dis que ce que je pense, répondit Stépane Arcadiévitch en souriant, mais je te dirai plus: ma femme, une femme étonnante,—et Oblonsky s'arrêta un moment en soupirant pour se rappeler où il en était avec sa femme…—Elle a un don de seconde vue, et voit tout ce qui se passe dans le coeur des autres, mais elle prévoit surtout l'avenir quand il s'agit de mariages. Ainsi elle a prédit celui de la Chahawskoï avec Brenteln; personne ne voulait y croire, et cependant il s'est fait. Eh bien, ma femme est pour toi.