—Maman, ma chérie, au nom de Dieu ne dites rien, j'ai peur d'en parler.

—Je ne dirai rien, répondit la mère en lui voyant des larmes dans les yeux: un mot seulement, ma petite âme. Tu m'as promis de n'avoir pas de secrets pour moi.

—Jamais, jamais aucun, s'écria Kitty en regardant sa mère bien en face, tout en rougissant. Je n'ai rien à dire maintenant, je ne saurais rien dire, même si je le voulais, je ne suis…

—Non, avec ces yeux-là elle ne saurait mentir,» pensa la mère, souriant de cette émotion, tout en songeant à ce qu'avait d'important pour la pauvrette ce qui se passait dans son coeur.

XIII

Kitty éprouva après le dîner et au commencement de la soirée une impression analogue à celle que ressent un jeune homme la veille d'une première affaire. Son coeur battait violemment, et elle était incapable de rassembler et de fixer ses idées.

Cette soirée où ils se rencontreraient pour la première fois déciderait de son sort; elle le pressentait, et son imagination les lui représentait, tantôt ensemble, tantôt séparément. En songeant au passé, c'était avec plaisir, presque avec tendresse, qu'elle s'arrêtait aux souvenirs qui se rapportaient à Levine; tout leur donnait un charme poétique: l'amitié qu'il avait eue pour ce frère qu'elle avait perdu, leurs relations d'enfance; elle trouvait doux de penser à lui, et de se dire qu'il l'aimait, car elle ne doutait pas de son amour, et en était fière. Elle éprouvait au contraire un certain malaise en pensant à Wronsky, et sentait dans leurs rapports quelque chose de faux, dont elle s'accusait, car il avait au suprême degré le calme et le sang-froid d'un homme du monde, et restait toujours également aimable et naturel. Tout était clair et simple dans ses rapports avec Levine; mais si Wronsky lui ouvrait des perspectives éblouissantes, et un avenir brillant, l'avenir avec Levine restait enveloppé d'un brouillard.

Après le dîner, Kitty remonta dans sa chambre pour faire sa toilette du soir. Debout devant son miroir, elle constata qu'elle était en beauté, et, chose importante ce jour-là, qu'elle disposait de toutes ses forces, car elle se sentait en paix et en pleine possession d'elle-même.

Comme elle descendait au salon vers sept heures et demie, un domestique annonça: «Constantin-Dmitrievitch Levine.» La princesse était encore dans sa chambre, le prince n'était pas là. «C'est cela,» pensa Kitty, et tout son sang afflua à son coeur. En passant devant un miroir, elle fut effrayée de sa pâleur.

Elle savait maintenant, à n'en plus douter, qu'il était venu de bonne heure pour la trouver seule, et se déclarer. Et aussitôt la situation lui apparut pour la première fois sous un nouveau jour. Il ne s'agissait plus d'elle seule, ni de savoir avec qui elle serait heureuse et à qui elle donnerait la préférence; elle comprit qu'il faudrait tout à l'heure blesser un homme qu'elle aimait, et le blesser cruellement; pourquoi? parce que le pauvre garçon était amoureux d'elle! Mais elle n'y pouvait rien: cela devait être ainsi.