—Quant à moi, dit Nesvitsky, j'ai chargé sur deux chevaux tout ce dont j'ai besoin et l'on m'a fait d'excellents bâts qui résisteraient même aux chemins des montagnes de la Bohême!... Ça va mal, mon cher.... Eh bien, es-tu malade?... il me semble que tu frissonnes?

—Je n'ai rien,» répondit le prince André.

Et il se rappela au même instant sa rencontre avec la femme du médecin et l'officier du train.

«Que fait ici le général en chef?

—Je n'y comprends rien, répondit Nesvitsky.

—Et moi, je ne comprends qu'une chose: c'est que tout ça est déplorable,» dit le prince André.

Et il se rendit chez Koutouzow; il remarqua, en passant, sa voiture et les chevaux de sa suite harassés, éreintés, entourés de cosaques et de gens de service, qui causaient à haute voix entre eux. Koutouzow lui-même était dans la chaumière avec Bagration et Weirother (c'était le nom du général autrichien qui remplaçait le défunt Schmidt). Dans le vestibule, le petit Koslovsky, la figure fatiguée par les veilles, assis sur ses talons, dictait des ordres à un secrétaire, qui les griffonnait à la hâte sur un tonneau renversé. Koslovsky jeta un coup d'œil à l'arrivant, sans se donner le temps de le saluer:

«À la ligne... as-tu écrit?... Le régiment des grenadiers de Kiew, le régiment de....

—Impossible de vous suivre, Votre Haute Noblesse,» répliqua le secrétaire d'un ton de mauvaise humeur.

Au même moment, on entendait à travers la porte la voix animée et mécontente du général en chef, à laquelle répondait une autre voix complètement inconnue. Le bruit de cette conversation, l'inattention de Koslovsky, le manque de respect de l'écrivain à bout de forces, cette étrange installation autour d'un tonneau dans le voisinage du commandant en chef, les rires bruyants des cosaques sous les fenêtres, tous ces détails firent pressentir au prince André qu'il avait dû se passer quelque chose de grave et de malheureux.