Et il se souvint de l'amour de sa mère, de sa famille, de l'affection que chacun avait pour lui, ce qui rendait cette supposition invraisemblable.

Il restait cloué à sa place, sans se rendre compte de sa situation; le Français au nez crochu, à la figure étrangère, échauffée par la course, et dont il pouvait déjà distinguer la physionomie, arrivait sur lui la baïonnette en avant. Rostow saisit son pistolet, mais, au lieu de le décharger sur son ennemi, il le lui jeta violemment à la tête, et s'enfuit à toutes jambes se cacher dans les buissons.

Les sentiments de lutte et d'excitation qu'il avait si vivement éprouvés sur le pont de l'Enns étaient bien loin de lui: il courait comme un lièvre traqué par les chiens; l'instinct de conserver son existence jeune et heureuse envahissait tout son être, et lui donnait des ailes! Sautant par-dessus les fossés, franchissant les sillons avec l'impétuosité de son enfance, il tournait souvent en arrière sa bonne et douce figure pâlie, tandis que le frisson de la peur aiguillonnait sa course.

«Il vaut mieux ne pas regarder,» pensa-t-il; mais, arrivé aux premières broussailles, il s'arrêta; les Français étaient distancés, et celui qui le poursuivait ralentissait le pas et semblait appeler ses compagnons:

«Impossible!... Ils ne peuvent pas vouloir me tuer?» se dit Rostow.

Cependant son bras devenait de plus en plus lourd; on aurait dit qu'il traînait un poids de deux pouds[22], il ne pouvait plus avancer. Le Français le visait, il ferma les yeux et se baissa: une, deux balles passèrent en sifflant à ses oreilles; rassemblant ses dernières forces et soulevant son poignet gauche avec sa main droite, il s'élança dans les buissons. Là était le salut, là étaient les tirailleurs russes!

XIX

L'infanterie, surprise à l'improviste dans le bois, en sortait au pas de course, en groupes débandés. Un soldat effaré laissa tomber ce mot d'une si terrible signification à la guerre:

«Nous sommes coupés!»

Et ce mot répandit l'épouvante dans toute la masse.