—Oui, tout est changé aujourd'hui, tout est nouveau!... Beau garçon, beau garçon! Allons chez moi.»
À peine furent-ils arrivés dans son cabinet, que le prince Basile s'empressa de lui faire part de ses désirs et de ses espérances.
«Crois-tu donc que je la tienne enchaînée, et que je ne puisse pas m'en séparer? Que se figurent-ils donc? s'écria-t-il avec colère; mais demain si elle veut, cela m'est bien égal! Seulement je veux mieux connaître mon gendre!... Tu connais mes principes: agis donc franchement. Je lui demanderai demain devant toi si elle veut, et dans ce cas il restera; il restera ici, je veux l'étudier!...»
Et le vieux prince termina par son ébrouement habituel, en donnant à sa voix cette même intonation aiguë qu'il avait eue en prenant congé de son fils.
«Je vous parlerai bien franchement,—dit le prince Basile, et il prit le ton matois de l'homme convaincu qu'il est inutile de ruser avec un auditeur trop clairvoyant,—car vous voyez au travers des gens. Anatole n'est pas un génie, mais c'est un honnête et brave garçon, c'est un bon fils.
—Bien, bien, nous verrons!»
À l'apparition d'Anatole, les trois femmes, qui vivaient solitaires, et privées depuis longtemps de la société des hommes, sentirent, toutes les trois également, que leur existence jusque-là avait été incomplète. La faculté de penser, de sentir, d'observer, se trouva décuplée en une seconde chez toutes les trois, et les ténèbres qui les enveloppaient s'éclairèrent tout à coup d'une lumière inattendue et vivifiante.
La princesse Marie ne pensait plus ni à sa figure ni à sa malencontreuse coiffure, elle s'absorbait dans la contemplation de cet homme si beau et si franc, qui pouvait devenir son mari. Il lui paraissait bon, courageux, énergique, généreux; au moins en était-elle persuadée; mille rêveries de bonheur domestique s'élevaient dans son imagination: elle essayait de les chasser et de les cacher au fond de son cœur:
«Ne suis-je pas trop froide? pensait-elle; si je garde cette réserve, c'est parce que je me sens trop vivement attirée vers lui!... Il ne peut pourtant pas deviner ce que je pense, et croire qu'il m'est désagréable.»
Et la princesse Marie faisait son possible pour être aimable, sans y réussir.