Rostow s'arrêta pour regarder ce qui se passait: où allaient-ils? pourquoi marchaient-ils en tous sens, devant, derrière? il ne pouvait le comprendre; mais ce spectacle, au lieu de lui inspirer de la crainte et de l'abattement, ne faisait au contraire qu'augmenter son ardeur.

«Je ne sais ce qui en résultera, mais à coup sûr ce sera bien,» se disait-il.

Après avoir dépassé les troupes autrichiennes, il arriva à la ligne d'attaque.... C'était la garde qui donnait.

«Tant mieux! je le verrai de plus près.»

Plusieurs cavaliers venaient à lui en galopant. Il reconnut les uhlans de la garde, dont les rangs avaient été rompus et qui abandonnaient la mêlée. Rostow remarqua du sang sur l'un d'eux.

«Peu m'importe,» se dit-il. À quelques centaines de pas de là, il vit arriver au grand trot sur sa gauche, de façon à lui couper la route, une foule énorme de cavaliers, aux uniformes blancs et scintillants, montés sur des chevaux noirs. Lançant son cheval à toute bride, afin de leur laisser le champ libre, il y serait certainement parvenu, si la cavalerie n'avait pressé son allure; il la voyait gagner du terrain et entendait le bruit des chevaux, et le cliquetis des armes se rapprochait de plus en plus de lui. Au bout d'une minute à peine, il distinguait les visages des chevaliers-gardes qui allaient attaquer l'infanterie française: ils galopaient, tout en retenant leurs montures.

Rostow entendit le commandement: «Marche! Marche! donné par un officier qui lançait son pur-sang ventre à terre. Craignant d'être écrasé ou entraîné, Rostow longeait leur front au triple galop, dans l'espoir de traverser le terrain qu'il avait en vue, avant leur arrivée.

Il craignait de ne pouvoir éviter le choc du dernier chevalier-garde, dont la haute taille contrastait avec sa frêle apparence. Il aurait été immanquablement foulé aux pieds, et son Bédouin avec lui, s'il n'avait eu l'heureuse inspiration de faire siffler son fouet devant les yeux de la belle et forte monture du chevalier-garde: elle tressaillit et dressa les oreilles; mais, à un vigoureux coup d'éperon de son cavalier, Bédouin releva la queue et, tendant le cou, s'élança encore plus rapide. À peine Rostow les avait-il distancés qu'il entendit crier: «Hourra!» et, se retournant, il vit les premiers rangs s'engouffrer dans un régiment d'infanterie française, aux épaulettes rouges. L'épaisse fumée d'un canon invisible les déroba aussitôt à sa vue.

C'était cette brillante et fameuse charge des chevaliers-gardes tant admirée des Français eux-mêmes! Avec quel serrement de cœur n'entendit-il pas raconter, plus tard, que de toute cette masse de beaux hommes, de toute cette brillante fleur de jeunesse, riche, élégante, montée sur des chevaux de prix, officiers et junkers, qui l'avaient dépassé dans un galop furieux, il ne restait que dix-huit hommes!

«Mon heure viendra, je n'ai rien à leur envier, se disait Rostow en s'éloignant. Peut-être vais-je voir l'Empereur.»