«Vous n'avez pas le sens commun, vous et votre Carl Ivanitch!» Et, prenant la potion préparée, il se pencha au-dessus du berceau, pendant que la princesse Marie le retenait en le suppliant:
«Laisse-moi, dit le prince avec impatience.... Eh bien, soit, donne-la-lui, toi!»
La princesse Marie lui prit le verre des mains et, appelant la vieille bonne à son aide, essaya de faire boire l'enfant, qui se débattit en criant et en s'étranglant. Le prince André, se prenant la tête entre les mains, alla s'asseoir sur un canapé dans la pièce voisine.
Il décacheta machinalement la lettre de son père, qui, de sa grosse écriture allongée, lui écrivait ce qui suit sur une feuille de papier bleu:
«Si l'heureuse nouvelle que je viens de recevoir à l'instant même, par courrier, n'est pas une blague éhontée, on m'assure que Bennigsen a remporté une victoire sur Bonaparte à Eylau. Pétersbourg est dans la joie, et il pleut des récompenses pour l'armée. C'est un Allemand, mais je l'en félicite néanmoins. Je ne comprends pas ce que fait le nommé Hendrikow à Kortchew: ni les vivres, ni les renforts ne sont arrivés jusqu'à présent. Pars, pars à la minute, et dis-lui que je lui ferai couper la tête si je ne reçois pas le tout dans le courant de la semaine. On a reçu une lettre de Pétia du champ de bataille de Preussisch-Eylau; il a pris part au combat... tout est vrai! Quand ceux que cela ne regarde pas ne s'en mêlent pas, un Allemand même peut battre Napoléon. On le dit en fuite et très entamé. Ainsi donc, va de suite à Kortchew et exécute mes ordres!»
La seconde lettre qu'il décacheta était une interminable épître de Bilibine: il la mit de côté pour la lire plus tard:
«Aller à Kortchew?... ce n'est pas certes maintenant que j'irai!... Je ne puis abandonner mon enfant malade!...»
Il jeta un coup d'œil dans l'autre chambre, et vit sa sœur encore debout à côté du lit de l'enfant qu'elle berçait.
«Quelle est donc cette autre nouvelle désagréable que Bilibine me donne? Ah! oui, la victoire,... maintenant que j'ai quitté l'armée!... Oui, oui, il se moque toujours de moi... tant mieux, si cela l'amuse...» Et, sans en comprendre la moitié, il se mit à lire la lettre de Bilibine, pour cesser de penser à ce qui le tourmentait et le préoccupait si exclusivement.