Le prince André regarda sa sœur, dont les yeux lumineux brillaient de larmes de joie dans la pénombre de la draperie. Elle attira son frère vers elle au-dessus du berceau pour l'embrasser; ayant involontairement accroché un peu le rideau, ils furent pris de la crainte de réveiller le petit malade, et restèrent ainsi quelques instants dans cette demi-obscurité, séparés tous les trois du monde entier. Le prince André fut le premier à se retirer, et retrouvant avec peine son chemin au travers des plis du rideau, il se dit en soupirant: «Oui, c'est tout ce qui me reste!»
X
Pierre emportait avec lui de Pétersbourg des instructions complètes, écrites par ses nouveaux frères, pour le guider dans les différentes mesures qu'il méditait de prendre au sujet de ses paysans.
Arrivé à Kiew, il y réunit les intendants de toutes les terres qu'il possédait dans ce gouvernement, et leur fit part de ses intentions et de ses désirs. Il leur déclara qu'il allait incontinent prendre ses dispositions pour libérer ses paysans du servage. En attendant, il fallait leur venir en aide et ne pas les surcharger de travail; les femmes et les enfants devaient en être exemptés; les punitions devaient se borner à des réprimandes, et dans chaque bien il fallait organiser des hôpitaux, des asiles et des écoles. Quelques-uns des intendants (et il y en avait qui savaient à peine lire) l'écoutèrent avec terreur, en prêtant à ses paroles une portée qui leur était toute personnelle: il était mécontent de leur gestion et savait qu'ils le volaient. D'autres, après le premier moment d'effroi, s'amusèrent du bégaiement embarrassé de leur maître, et de ses idées, si étranges et si nouvelles pour eux. Le troisième groupe l'écouta par devoir et sans déplaisir. Le quatrième, composé des plus intelligents, l'intendant général en tête, y découvrirent tout de suite comment il fallait se comporter avec lui, pour en arriver à leurs fins. Aussi les intentions philanthropiques de Pierre rencontrèrent-elles chez eux une grande sympathie: «Mais, ajoutèrent-ils, il est de première nécessité de s'occuper des biens mêmes, vu le mauvais état de vos affaires.»
Malgré l'immense fortune du comte Besoukhow, son fils se trouvait en effet beaucoup plus riche avant d'en avoir hérité, avec les 10 000 roubles de pension que lui faisait son père, qu'avec les 500 000 roubles de rente qu'on lui supposait. Son budget était, en gros, à peu près le suivant: On avait à payer à la banque foncière 80 000 roubles pour l'engagement des terres; 30 000 pour l'entretien de la maison de campagne près de Moscou, la maison de Moscou et la rente à la princesse Catherine et à ses sœurs; 18 000 en pensions et en fondations de charité; 150 000 à la comtesse; 70 000 en intérêts de dettes; 10 000 environ dépensés pendant les deux dernières années pour la construction d'une église, et les 100 000 qui lui restaient s'en allaient, il ne savait comment, si bien que, tous les ans, il était obligé d'emprunter, sans compter les incendies, la disette, la nécessité de rebâtir fabriques et maisons; aussi Pierre, dès son premier pas, se vit forcé de s'occuper lui-même de ses affaires, et il n'avait pour cela ni le goût, ni la capacité voulue.
Tous les jours il y consacrait quelques heures, sans qu'elles avançassent d'une ligne. Il sentait qu'elles continuaient à aller leur train habituel, sans que son travail eût la moindre influence sur leur marche accoutumée. De son côté, l'intendant en chef les lui présentait sous le plus triste aspect, lui démontrant la nécessité de payer ses dettes et d'entreprendre de nouveaux travaux avec la corvée, ce à quoi Pierre résistait, exigeant de son côté qu'on prît au plus tôt les mesures nécessaires pour hâter la libération de ses paysans; et comme il était impossible d'exécuter ces mesures avant d'avoir remboursé les dettes, elles étaient forcément renvoyées aux calendes grecques.
L'intendant ne se risquait pas à le lui dire franchement, et lui proposait, pour en arriver là, de vendre de beaux bois qu'il possédait dans le gouvernement de Kostroma, de belles et bonnes terres fertilisées par une rivière, et une propriété qu'il avait en Crimée. Mais toutes ces opérations se compliquaient d'une procédure si embrouillée, telle que levée d'hypothèques, entrée en possession, autorisation de vente, etc., que Pierre s'égarait dans ce dédale et se bornait à répéter: «Oui, oui, faites-le.»
Il manquait du sens pratique qui lui aurait facilité le travail, aussi ne l'aimait-il pas, et se bornait-il à paraître s'y intéresser devant son intendant, qui feignait d'y trouver un grand avantage pour le propriétaire, tout en se plaignant du temps que cela lui prenait.
Pierre rencontra à Kiew quelques connaissances, et les inconnus affluèrent également pour faire un accueil hospitalier à ce millionnaire, qui était le plus grand propriétaire de leur gouvernement. Les tentations qui s'ensuivirent furent si grandes, qu'il ne put y résister. Des jours, des semaines, des mois s'écoulèrent, avec le même accompagnement de déjeuners, de dîners, de bals, que durant son existence pétersbourgeoise, et, au lieu de cette nouvelle vie qu'il avait rêvée, il continua l'ancienne, seulement dans un autre milieu.
Il ne pouvait se dissimuler à lui-même que, des trois obligations imposées aux francs-maçons, il ne remplissait pas celle qui devait l'amener à être un exemple de pureté morale, et que des sept vertus à pratiquer, les bonnes mœurs et l'amour de la mort ne trouvaient en lui aucun écho. Il se consolait en se disant qu'il accomplissait l'autre mission,—la régénération de l'humanité,—et qu'il possédait d'autres vertus,—l'amour du prochain et la générosité.