Au printemps de l'année 1807, il se décida à retourner à Pétersbourg, et à faire, en y retournant, la visite de ses propriétés, afin de se rendre compte de visu des parties déjà réalisées de son programme, et de la situation où vivait le peuple que Dieu lui avait confié, et qu'il avait l'intention de combler de bienfaits.
L'intendant en chef, aux yeux de qui les entreprises du jeune comte étaient de l'extravagance pure, aussi désavantageuses pour lui que pour le propriétaire et pour les paysans mêmes, lui fit des concessions. Tout en lui représentant que l'émancipation était chose impossible, il fit toutefois commencer dans tous les biens des bâtisses énormes, pour asiles, écoles et hôpitaux. Partout il fit préparer des réceptions pompeuses et solennelles, assuré à part lui qu'elles déplairaient à Pierre; mais il pensait que ces processions, d'un caractère religieux et patriarcal, avec le pain et le sel, et les images en tête, étaient justement ce qui agirait le plus fortement sur l'imagination de son seigneur, et contribueraient à entretenir ses illusions.
Le printemps du Midi, le voyage dans une bonne calèche de Vienne, son tête-à-tête avec lui-même, lui causèrent de véritables jouissances. Ces biens, qu'il visitait pour la première fois, étaient plus beaux l'un que l'autre. Le paysan lui parut heureux, prospère, et touché de ses bienfaits. Les réceptions qu'on lui faisait partout l'embarrassaient sans doute un peu, mais, au fond du cœur, il en éprouvait une douce émotion. Dans un des villages, une députation lui offrit, avec le pain et le sel, l'image de saint Pierre et saint Paul, en lui demandant l'autorisation d'ajouter à l'église, aux frais de la commune, une chapelle en l'honneur de son patron saint Pierre. Dans un autre endroit, les femmes, avec leurs nourrissons sur les bras, le remercièrent de les avoir délivrées des travaux fatigants. Dans un troisième, le prêtre, la croix à la main, lui présenta les enfants auxquels, grâce à sa générosité, il donnait les premiers éléments de l'instruction. Partout il voyait s'élever et s'achever, sur le plan qu'il en avait donné, les hôpitaux, les écoles et les asiles, à la veille de s'ouvrir. Partout il révisait les comptes des intendants des biens, où les corvées étaient diminuées de moitié, et recevait, pour cette nouvelle preuve de bonté, les remerciements de ses paysans, vêtus de leurs caftans de drap gros bleu.
Seulement, Pierre ignorait que le village qui lui avait offert le pain et le sel, et qui désirait construire une chapelle, était un bourg très commerçant et que la chapelle était commencée depuis longtemps par les richards de l'endroit, ceux-là mêmes qui s'étaient présentés à lui, tandis que les neuf dixièmes des paysans étaient ruinés. Il ignorait aussi qu'à la suite de son ordre de ne pas envoyer les nourrices au travail de la corvée, ces mêmes nourrices étaient assujetties à un travail bien autrement pénible dans leurs propres champs. Il ignorait encore que le prêtre qui l'avait reçu la croix à la main pesait lourdement sur les paysans, prélevant de trop fortes dîmes en nature, et que les élèves qui l'entouraient lui étaient confiés à contre-cœur, et rachetés le plus souvent par les parents, au prix d'une forte rançon. Il ignorait que ces nouveaux bâtiments en pierre, élevés d'après ses plans, étaient construits par ses paysans, dont ils augmentaient par le fait la corvée, diminuée seulement sur le papier. Il ignorait enfin que là où l'intendant portait dans le livre les redevances comme moindres d'un tiers, ce tiers était compensé par une augmentation de corvées. Aussi Pierre, enchanté des résultats de son inspection, se sentait réchauffé d'une nouvelle ardeur philanthropique, et écrivait des lettres pleines d'exaltation au frère instructeur, ainsi qu'il appelait le Vénérable.
«Comme c'est facile d'être bon! comme ça demande peu d'efforts, pensait Pierre, et combien peu nous y songeons!»
Il était heureux de la reconnaissance qu'on lui témoignait, mais cette reconnaissance même le rendit tout honteux à l'idée de tout le bien qu'il aurait encore pu faire.
L'intendant en chef, bête mais rusé, avait parfaitement compris le jeune comte, intelligent mais naïf, et le jouait de toutes les façons. Il profita de l'effet produit par les réceptions qu'il avait habilement commandées à l'avance, pour y trouver de nouveaux arguments contre l'émancipation des paysans, et lui assurer que ces derniers étaient parfaitement heureux.
Pierre lui donnait raison dans le fond de son cœur: il ne pouvait se représenter des gens plus contents, et compatissait au sort qui les attendait lorsqu'ils seraient libres; malgré tout, par un sentiment de justice, il ne voulait en démordre à aucun prix.
L'intendant promit de faire tous ses efforts pour exécuter la volonté du comte, bien convaincu à l'avance que son maître ne serait jamais en état de réviser ses actes, de s'assurer s'il avait fait son possible pour vendre assez de forêts et de biens, afin de dégager le reste, qu'il ne ferait pas de questions et ne saurait jamais que les bâtisses élevées dans une intention philanthropique restaient sans usage, et que les paysans continuaient à payer en argent et en travail la même redevance que partout ailleurs, c'est-à-dire tout ce qu'ils pouvaient humainement payer.