—J'en doute, chère amie; ces grands seigneurs millionnaires sont si égoïstes! Je vais pourtant y aller avec Boris, afin d'expliquer au comte ce dont il s'agit. Il est maintenant deux heures, dit-elle en se levant, et vous dînez à quatre... j'aurai le temps.»

La princesse envoya chercher son fils:

«Au revoir, mon amie, dit-elle à la comtesse, qui la reconduisit jusqu'à l'antichambre; souhaite-moi bonne chance.

—Vous allez voir le comte Cyrille Vladimirovitch, ma chère, lui cria le comte en sortant de la grande salle? S'il se sent mieux, vous inviterez Pierre à dîner; il venait chez nous autrefois et dansait avec les enfants. Faites-le-lui promettre, je vous en prie. Nous verrons si Tarass se distinguera; il assure que le comte Orlow n'a jamais donné un dîner pareil à celui qu'il nous prépare.»

XV

«Mon cher Boris, dit la princesse à son fils, pendant que la voiture mise à sa disposition par la comtesse Rostow quittait la rue jonchée de paille et entrait dans la grande cour de l'hôtel Besoukhow, mon cher Boris, répéta-t-elle en dégageant sa main de dessous son vieux manteau et en la posant sur celle de son fils avec un mouvement à la fois caressant et timide, sois aimable, sois prudent. Il est ton parrain, et ton avenir dépend de lui, ne l'oublie pas. Sois gentil, comme tu sais l'être quand tu veux.

—J'aurais voulu, je l'avoue, être sûr de retirer de tout cela autre chose qu'une humiliation, répondit-il froidement; mais vous avez ma promesse, et je ferai cela pour vous.»

Après avoir refusé de se faire annoncer, la mère et le fils entrèrent dans le vestibule vitré, orné de deux rangées de statues dans des niches. Le suisse les examina des pieds à la tête, ses yeux s'arrêtèrent sur le manteau râpé de la mère; alors il leur demanda s'ils étaient venus pour les jeunes princesses ou pour le comte. En apprenant que c'était pour ce dernier, il s'empressa de leur déclarer, en dépit des voitures qui stationnaient devant la porte et dont la présence lui donnait un démenti, que Son Excellence ne recevait personne, vu l'extrême gravité de son état.

«Dans ce cas, partons, dit Boris en français.

—Mon ami,» reprit sa mère d'un ton suppliant, en lui touchant le bras, comme si cet attouchement avait le don de le calmer ou de l'exciter à volonté.