—Eh! bien, commençons! Boris, venez ici! Où donc est Sonia?»
S'apercevant de l'absence de son amie, Natacha s'élança hors de la salle à sa recherche et courut à la chambre de Sonia. Elle était vide: dans le salon d'étude, personne! Elle comprit alors que Sonia devait se trouver sur le banc du corridor. Ce banc était le lieu consacré aux douloureux épanchements de la jeune génération féminine de la famille Rostow. Il n'y avait pas à en douter. Sonia s'était effectivement jetée sur le banc, où elle pleurait à chaudes larmes, dans sa vaporeuse toilette rose, qu'elle froissait sans y prendre garde; ses petites épaules décolletées étaient convulsivement secouées par des sanglots, et elle pressait contre un coussin rayé et sale, propriété de la vieille bonne, son visage caché dans ses mains. La figure de Natacha, jusque-là si animée et si joyeuse, perdit son air de fête: ses yeux devinrent fixes, les veines de son cou se gonflèrent et les coins de sa bouche s'abaissèrent.
«Sonia, qu'as-tu? Qu'est-il arrivé? Oh! oh!» s'écria-t-elle.
Et à la vue des pleurs de Sonia elle se mit, de son côté, à fondre en larmes.
Sonia essaya, mais en vain, de relever la tête pour lui répondre. Elle enfonça davantage sa figure dans le coussin. Natacha s'assit près d'elle en l'entourant de ses bras, et, parvenant enfin à maîtriser son émotion, elle se leva à demi en s'essuyant les yeux.
«Nicolas part dans une semaine, balbutia-t-elle: l'ordre du jour a paru, il est imprimé; il me l'a dit lui-même. Mais je n'aurais pas pleuré malgré cela, ajouta-t-elle en montrant un papier qu'elle tenait à la main et sur lequel Nicolas lui avait écrit des vers. Mais c'est que tu ne peux pas me comprendre, et personne ne peut comprendre cette belle âme. Tu es heureuse, toi, je ne t'en veux pas, je t'aime et j'aime Boris: il est charmant, il n'y aura pas d'obstacles, entre vous; mais Nicolas est mon cousin et il faudra le métropolitain lui-même pour... autrement c'est impossible! Et puis si maman (Sonia regardait la comtesse comme sa mère) trouvait que je suis un empêchement à l'avenir de Nicolas? Elle dirait que je n'ai pas de cœur, que je suis une ingrate; et vraiment, Dieu m'est témoin, je l'aime tant, et elle, et vous tous... excepté pourtant Véra.... Que lui ai-je fait à celle-là pour que...? Oui, je vous suis si reconnaissante, que j'aurais été heureuse de vous sacrifier quelque chose, mais je n'ai rien...»
Et Sonia, ne pouvant se contenir, cacha de nouveau son visage dans le coussin. On voyait, aux efforts de Natacha pour la calmer, que celle-ci comprenait toute la gravité du chagrin de son amie.
«Sonia,» dit-elle.
Elle avait tout à coup deviné la vérité.
«Je parie, que Véra t'a parlé après le dîner? Oui, n'est-ce pas?