Le salon Karaguine était cette année le plus brillant et le plus hospitalier de la saison. En dehors des dîners et des soirées à invitations spéciales, on y trouvait tous les jours une nombreuse réunion, composée d'hommes surtout, avec un excellent souper à minuit, et l'on ne se séparait guère avant les trois heures du matin. Julie ne laissait passer ni un bal, ni une représentation, ni un pique-nique, sans y prendre part, et ses toilettes sortaient de chez la meilleure faiseuse; elle se donnait cependant le genre d'être blasée, de ne plus croire ni à l'amitié, ni à l'amour, ni à aucune joie en ce monde, et de n'aspirer qu'au repos «là-bas, là-bas». On aurait dit qu'elle avait eu une violente et cruelle déception en amour, ou qu'elle avait perdu un être adoré; rien de pareil ne s'était pourtant produit dans son existence. Mais, ayant fini par se persuader à elle-même que sa vie avait été éprouvée par de grandes douleurs, elle en avait peu à peu convaincu les autres. Tout en s'amusant et en amusant la jeunesse qui l'entourait, elle s'adonnait à une constante et douce mélancolie; aussi, après avoir tout d'abord fait chorus avec elle, chacun se livrait-il avec entrain à la causerie, à la danse, aux jeux d'esprit, aux bouts-rimés, qui étaient surtout fort en vogue chez les Karaguine.

Seuls quelques jeunes gens, Boris entre autres, prenaient une part plus intime à la tristesse de Julie, et devisaient longuement avec elle de la vanité de ce monde, en regardant ses albums pleins d'images, de pensées et de poésies sur des sujets graves et solennels.

Elle témoignait une faveur marquée à Boris, compatissait à son désillusionnement précoce, et lui offrait les consolations de sa précieuse amitié, car elle aussi avait tant souffert dans sa vie! Son album n'avait pas de mystères pour lui, et Boris y dessina, sur un feuillet, deux arbres avec l'inscription suivante: «Arbres rustiques, vos sombres rameaux secouent sur moi les ténèbres et la mélancolie;» sur un autre, un cercueil, au-dessous duquel il écrivit ces vers:

«La mort est secourable et la mort est tranquille....

«Ah! contre les douleurs il n'est pas d'autre asile.»

Julie, enchantée, trouva les vers délicieux, et lui répondit par une phrase de roman qu'elle se rappela pour la circonstance:

«Il y a quelque chose de si ravissant dans le sourire de la mélancolie! C'est un rayon de lumière dans l'ombre, une nuance entre la douleur et le désespoir, qui laisse entrevoir l'aurore de la consolation.»

Boris, reconnaissant de ce touchant à-propos, lui répliqua aussitôt par cette stance:

«Aliment préféré d'une âme trop sensible,
Toi, sans qui le bonheur me serait impossible,
Tendre mélancolie, ah! viens me consoler,
Viens calmer les tourments de ma sombre retraite,
Et mêle une douceur secrète
À ces pleurs que je sens couler[13]

Julie jouait souvent de la harpe, et choisissait tout exprès, pour son ami, les nocturnes les plus plaintifs; celui-ci, à son tour, lui lisait l'histoire de la «pauvre Lise[14]«, et l'émotion le forçait souvent à s'arrêter au milieu de sa lecture. Lorsqu'ils se rencontraient dans le monde, leurs regards se disaient qu'ils étaient les seuls à se comprendre, et à s'apprécier à leur juste valeur.